STUpéfiants

«Il faut dépénaliser toutes les drogues»

Ruth Dreifuss est la nouvelle présidente de l’organe consultatif genevois en matière d’addiction. Elle fustige l’échec de la «guerre contre la drogue», sur le plan international comme au niveau local

«Il faut dépénaliser toutes les drogues»

Stupéfiants Ruth Dreifuss est nommée à la tête de l’organe consultatif genevois en matière de drogues

L’ancienne conseillère fédérale plaide pour de nouvelles approches

Ruth Dreifuss fait le grand écart:. Membre de la Global Commission on Drug Policy – panel qui réunit des personnalités internationales, dont Kofi Annan, autour des poli­tiques de la drogue –, l’ancienne conseillère fédérale vient d’être nommée à la tête de la Commission consultative genevoise en matière d’addictions. Cet organe, rattaché au Département de la santé de Mauro Poggia, est chargé de conseiller le gouvernement cantonal. «Après avoir eu des responsabilités au niveau fédéral, puis au niveau global, je trouve fascinant de pouvoir jouer un rôle sur le plan local», souligne Ruth Dreifuss. La ­Genevoise plaide pour une dépé­nalisation des substances, à commencer par le cannabis.

Le Temps: D’où vient le vent de dépénalisation du cannabis?

Ruth Dreifuss: Il y a des changements. Les Etats-Unis, qui étaient les gardiens d’une application stricte des conventions internationales classant le cannabis au rang des drogues dures à prohiber, se sont retrouvés confrontés à la volonté populaire de passer à autre chose [par votation, les Etats du Colorado et de Washington ont légalisé le cannabis]. La légalisation du cannabis en Uruguay, les clubs de consommateurs en Espagne montrent qu’il y a une remise en cause en douceur de l’interdiction.

– On en parle à Genève aussi: que pensez-vous du projet d’association de consommateurs de cannabis, qui reviendrait à dépénaliser la consommation et la production de chanvre?

– Je partage l’avis du groupe interpartis à l’origine de ce projet: la question centrale aujourd’hui est de savoir comment réduire le marché illégal de la drogue. Genève a élaboré une politique de la drogue efficace sur le plan de la santé publique mais n’a pas réussi à éviter les nuisances d’un marché illicite. Le ras-le-bol de la population face au deal est tel qu’on court le risque de mettre en péril les acquis des dernières années.

– En quoi la régulation du marché permettrait-elle de réduire le trafic de rue?

– On ne peut le dire aujourd’hui. Il faut tester cette solution afin de voir quel effet elle aurait sur les vendeurs et les consommateurs. Les associations de consommateurs de cannabis attireraient certainement des usagers réguliers, qui représentent une importante part du marché. Je suis favorable à une approche prudente qui permette de tirer des conclusions claires.

– Quelle urgence y a-t-il à changer de modèle?

– Elle est double: réduire le marché illicite du cannabis et développer un système de régulation qui pourrait être appliqué à d’autres stupéfiants. Je suis convaincue, avec la Commission mondiale pour la politique des drogues, qu’il faut mettre fin à la prohibition, car elle crée plus de problèmes que la consommation de stupéfiants elle-même.

– La régulation du cannabis serait donc un premier pas vers une dépénalisation de toutes les substances…

– On a commencé par développer des réponses de santé publique avant d’arrêter d’incarcérer les consommateurs, qui ne nuisent à personne d’autre qu’eux-mêmes. Réglementer le marché représenterait un pas supplémentaire. C’est une question de responsabilité de l’Etat: les politiques actuelles n’ont pas affaibli les organisations criminelles. Bien au contraire! La guerre contre la drogue menée par les Américains depuis quarante ans a entraîné des conséquences ­catastrophiques. Les Etats ne peuvent plus assumer le poids et les coûts de la répression. Il faut changer de cap.

– Est-ce aussi un échec de la politique suisse des quatre piliers, qui tente de mêler prévention, thérapie et répression?

– Non, la politique des quatre piliers est un commencement, avec la prise en charge des individus et la responsabilité de l’Etat face à ses propres citoyens. On mise aussi sur la responsabilité des toxicomanes en leur donnant les moyens de gérer leur consommation, de se protéger et de protéger autrui. Punir ne sert à rien: voyez les conséquences que cela a dans les pays les plus répressifs. Les jeunes entrent dans la vie avec un casier judiciaire, déjà marginalisés et pénalisés sur le plan professionnel. Il faut arracher les personnes dépendantes aux mains des organisations criminelles, il faut priver ces dernières des 300 milliards que représente chaque année le marché noir de la drogue et de leur capacité de corrompre. Cela signifie la fin de la prohibition absolue et le contrôle de toutes les substances.

– En quoi la prohibition ne fonctionne-t-elle pas?

– Les 30 dernières années ont montré l’effet dramatique de la prohibition sur la propagation du VIH. La répression des cartels en Amérique du Sud a mené des pays en état de quasi-guerre civile. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées. Les incarcérations massives n’ont pas réduit le marché aux Etats-Unis. En Europe, c’est bien l’épidémie de sida qui est à l’origine du changement. On a commencé par distribuer des seringues, mettre en place des traitements de substitution. Actuellement, en Europe, seule la Russie, pays le plus répressif en matière de drogue, voit encore son taux d’infection augmenter parmi les consommateurs de drogue.

– Voulez-vous dire qu’il faut arrêter toute forme de répression?

– Non! Réguler ne signifie pas libéraliser. Comme pour l’alcool et le tabac, des interdits demeurent. Mais la répression menée actuellement est mal dosée car elle se concentre sur les petits délinquants, qu’on ne peut punir au-delà de toute proportion. Et même si on les enfermait tous, il y aurait toujours de nouveaux candidats au job. Ce sont les «prolétaires» et non les patrons du système. Il faut focaliser sur ce qui compte: la collaboration internationale contre les organisations criminelles.

– Régulariser le marché du cannabis, est-ce en banaliser l’usage?

– Vous ne trouvez pas que le produit est déjà banal? La rue est un supermarché de la drogue. Au contraire, amener le produit dans un circuit régulé permet d’atteindre les consommateurs, qui en parleront d’autant plus aisément que leur usage n’est pas considéré comme un délit. Plus on punit les vendeurs et les consommateurs, plus on pousse la culture dans la clandestinité et ceux qui s’adonnent à ce trafic à rendre la substance plus forte, créatrice d’addiction. Ce n’est pas un produit anodin! Sa consommation peut être problématique, comme celle du tabac et de l’alcool. Mais il y a aussi un usage festif et médical important du cannabis, qui ne pose pas de problème. Le véritable danger est de le laisser se mélanger au reste du marché: ceux qui vendent de l’herbe vendent aussi d’autres substances plus dangereuses, qu’ils n’hésitent pas à proposer à leurs clients. C’est justement parce que la drogue comporte un risque qu’il faut l’arracher des mains d’organisations criminelles. Le plus grand danger ne se trouve pas dans la substance mais dans les conditions dans lesquelles elle est acquise et consommée.

– Les citoyens suisses ont rejeté la dépénalisation du cannabis proposée en 2008. Pourquoi seraient-ils prêts à envisager une régulation du marché aujourd’hui?

– La Suisse a prouvé sa capacité à résoudre les problèmes de façon pragmatique et raisonnable. On entre dans un nouveau processus, il prendra du temps mais il est engagé. Le modèle d’associations de consommateurs de cannabis s’inscrit dans la ligne de la politique actuelle des quatre piliers.

– Mais il est illégal…

– L’objectif de ce modèle est justement de sortir le cannabis de l’illégalité. En Suisse, on préfère expérimenter avant de créer des lois. J’ai pratiqué cela lorsque j’étais au Conseil fédéral, c’est la bonne méthode. Ce n’est qu’en créant les conditions d’une expérimentation sérieuse, évaluée par des scientifiques, qu’on pourra informer la population des conséquences de ses choix. Changer une loi prend du temps. L’important est d’aborder un problème sans préjugés et d’avoir la volonté de trouver des solutions qui marchent.

«C’est parce que la drogue comporte un risque qu’il faut l’arracher des mains des dealers»

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