migrations

«Il y a les réfugiés qui arrangent et ceux qui dérangent»

Délégué du HCR pendant trente-trois ans, Jean-Noël Wetterwald vient de publier un livre qui retrace ses missions. Il pose un regard critique sur la politique d’asile suisse et le débat qui l’entoure

«Il y a les réfugiés qui arrangent et ceux qui dérangent»

Migrations Délégué du HCR pendant trente-trois ans, Jean-Noël Wetterwald vient de publier un livre qui retrace ses missions

Il pose un regard critique sur la politique d’asile suisse et le débat qui l’entoure

«D’exils, d’espoirs et d’aventures. Un Suisse à la rencontre des réfugiés.» Dans un livre publié aux Editions du ­Belvédère, Jean-Noël Wetterwald, 59 ans, raconte ses trente-trois ans d’aventures comme délégué du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), de 1979 à 2011. De sa première mission au Vietnam, en pleine crise des boat people, à la dernière, au Timor-Leste, en passant par le Chili d’Augusto Pinochet, la Bosnie en plein nettoyage ethnique ou l’Indonésie après le tsunami de 2004. Il revient sur ses expériences et pose un regard critique sur la manière dont la Suisse gère sa politique d’asile.

Le Temps: Le patron de l’Office fédéral des migrations (ODM), Mario Gattiker, vient de demander aux cantons de se préparer à une nouvelle hausse des demandes d’asile. Certains abris PC ont déjà dû rouvrir, dans un climat tendu. Et l’UDC monte au front en demandant de «stopper l’explosion des demandes au lieu de semer la panique à la Sommaruga». La notion même de «réfugié» a-t-elle beaucoup évolué depuis vos débuts en 1979?

Jean-Noël Wetterwald: Oui. Il y a clairement les réfugiés qui arrangent et ceux qui dérangent. Dans les années 1950-1960-1970, la Suisse a surtout accueilli des réfugiés tibétains, hongrois, tchèques ou les boat people vietnamiens, qui avaient pour point commun de fuir les régimes communistes. En 1979, lorsque j’étais au Vietnam, tout Vietnamien qui fuyait le communisme et échappait en mer aux viols ou tueries des pirates recevait presque automatiquement le statut de réfugié dans les pays de premier asile. Il y avait une forte acceptation de la part de la population. Mais vous vous imaginez si aujourd’hui tous les migrants qui arrivent à Lampedusa après la traversée de la Méditerranée recevaient automatiquement le statut de réfugié? C’est totalement impensable! La notion de réfugié a été élargie, ce qui est bien, car ceux qui fuient des conflits dans lesquels l’Etat ne peut plus leur assurer une protection, ou des problématiques plus personnelles, comme les crimes d’honneur, peuvent espérer obtenir ce statut. Mais la fuite de persécutions étatiques était mieux comprise. C’était une sorte d’acceptation idéologique.

– En 2011, le HCR commémorait ses 60 ans d’existence, «triste anniversaire», dites-vous, puisqu’au départ le mandat ne devait durer que cinq ans…

– A l’époque, on pensait effectivement que le problème des réfugiés liés à la Deuxième Guerre mondiale disparaîtrait une fois des solutions trouvées. Mais le HCR n’a cessé d’être sollicité depuis. A partir de 1967, sous les effets des décolonisations, il a dû s’ouvrir au reste du monde. La haut-commissaire Sadako Ogata, à la tête du HCR entre 1990 et 2000, a même dû refuser une proposition du Conseil de sécurité de l’ONU, qui voulait que l’organisation gère aussi seule la problématique des déplacés internes. J’approuve sa décision: le HCR doit se concentrer sur les plus de 15 millions de réfugiés dans le monde. Gérer en plus les 26 millions de déplacés internes sans collaboration avec d’autres instances serait difficile pour rester efficace. La notion de réfugié a évolué et, du coup, les missions du HCR aussi.

– Approuvez-vous la politique de Simonetta Sommaruga, qui vise, à travers sa vaste réforme, le traitement de 60% des dossiers des requérants dans les centres d’enregistrement fédéraux en 100-140 jours?

– Je n’ai rien contre l’accélération de la procédure d’asile. Il est aussi dans l’intérêt d’une personne déboutée d’être fixée plus rapidement sur son sort. Certaines décisions sont bien trop longues; parfois, elles ne tombent qu’après plusieurs années. Mais je ne cache pas que j’ai fait partie de la minorité à avoir soutenu le référendum contre les mesures urgentes votées le 9 juin 2013, qui consacraient notamment la fin des demandes d’asile dans les ambassades.

– Vous êtes favorable à l’accélération de la procédure, tout en vous opposant au projet de la cheffe de Justice et police… Une manière de dire que vous ne lui faites pas confiance pour y arriver de manière humaine et équitable?

– Non, je pense que le fond de la réforme est bon. Je ne fais pas partie de ceux qui disent que nous devons accueillir tous les migrants; le retour d’un requérant débouté fait partie de la procédure. Mais ces mesures votées en juin 2013 ne devaient pas être décrétées «urgentes»: l’hystérie qui domine dans ce débat est néfaste. Elle ne fait qu’augmenter la méfiance systématique envers les réfugiés. Il est aussi faux de dire que la longueur des procédures est due uniquement aux dossiers des requérants: elle est aussi le résultat de lourdeurs administratives. Il faut le dire.

– La justice militaire enquête aujourd’hui sur un drame survenu lors du renvoi d’un groupe de requérants de France en Italie par des gardes-frontière suisses. Une Syrienne a accouché d’un bébé mort-né, personne ne lui étant venu en aide. Un scandale?

– Je ne jetterai pas la pierre aux gardes-frontière: l’enquête déterminera qui sont les responsables de ce drame. Mais l’affaire est révélatrice de ce qui peut arriver quand les requérants sont régulièrement dépeints comme des criminels ou des profiteurs: à force, des fonctionnaires agissent dans une certaine indifférence, avec un manque d’empathie évident, comme c’était apparemment le cas lors de ce renvoi.

– La Suisse a décidé d’accueillir un contingent de 500 réfugiés de Syrie, présélectionnés par le HCR, sur une période de trois ans. Comprenez-vous la frilosité de la Suisse? L’Allemagne a elle déclaré être prête à ouvrir ses portes à plus de 15 000 Syriens…

– Il serait plus que logique que la Suisse augmente son quota, mais Simonetta Sommaruga, qui vient de visiter des camps de réfugiés en Jordanie, marche sur des œufs, le thème n’est politiquement pas très populaire. Le conflit fait plus de 1000 réfugiés par jour; le Liban, pays voisin, en a déjà accueilli plus de 1 million et risque d’imploser. Donc, oui, les pays européens, la Suisse y compris, devraient permettre de soulager davantage ces pays. Pourquoi le message passe mal? C’est le prix qu’on paie d’une stigmatisation à outrance, qui dépeint les requérants comme de gens dont il faut se méfier.

– Quelle a été, avec le recul, l’expérience la plus marquante de vos trente-trois ans de mission?

– J’en ai encore des frissons quand j’en parle: c’était la libération des détenus des camps de concentration serbes de Karlovac, en Bosnie. Le CICR était en charge de la libération; le HCR devait ensuite trouver une solution durable pour les accueillir. Tout le monde avait applaudi la libération après avoir découvert avec horreur l’existence de ces camps, mais pour les réinstallations de ces 11 000 détenus, c’était tout d’un coup autre chose… Les deux négociateurs de l’époque avaient même reproché au HCR de contribuer au nettoyage ethnique en réinstallant ces réfugiés… Je me souviens de cette scène, où les ex-détenus descendaient des cars, accueillis par leur famille. C’était empli d’émotions. Un moment que je n’oublierai pas.

– Dans votre livre, vous évoquez aussi des tensions avec la Direction du développement et de la coopération (DDC) en Indonésie, dans le contexte post-tsunami. L’humanitaire est-il un monde de requins?

– Il peut exister une sorte de concurrence avec certaines instances ou ONG, c’est vrai. Mais avec la DDC, c’était autre chose. Quand il s’agit de réagir rapidement, et c’était le cas le jour de Noël 2004, certains protocoles sont mis à mal. Dans ce contexte d’extrême urgence lié au tsunami, trois hélicoptères Super Puma de l’armée suisse ont été mis à disposition du HCR et ont permis un travail remarquable. Mais tout avait commencé par un sérieux incident diplomatique entre la Suisse et le HCR. Comme responsable de la section «levée de fonds et relations avec les donateurs», je me trouvais impliqué au cœur de cette brève mais intense controverse.

– Racontez…

– En fait, les canaux de communication habituels avaient été court-circuités. Un de mes collègues, croyant bien faire, avait directement contacté le chef de l’état-major de l’armée, qui fit ensuite une recommandation positive au ministre de la Défense de l’époque, Samuel Schmid. Le lendemain, le Conseil fédéral confirma au HCR la mise à disposition de trois hélicoptères en Aceh… alors qu’aucune requête officielle n’avait en fait été formulée par le HCR. Histoire de ne pas provoquer de heurts avec le Département fédéral des affaires étrangères, qui aurait vu d’un très mauvais œil l’intrusion du Département de la défense dans les affaires humanitaires internationales, j’ai été chargé, après une brève consultation avec le haut-commissaire, de rédiger dans l’urgence la demande officielle du HCR au Conseil fédéral. Le lendemain, j’ai reçu un coup de fil courroucé de la DDC, qui reprochait au HCR – à juste titre, d’un point de vue procédural – d’avoir violé toutes les règles de communication. Mon interlocuteur menaçait même de déduire de la contribution annuelle suisse tous les frais occasionnés par l’utilisation des hélicoptères!

– Vous travaillez aujourd’hui comme bénévole au Centre médico-social de Sion. Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le HCR après tant d’années?

– Après trente-trois ans, j’ai décidé de tourner la page, notamment pour des raisons familiales et pour rester en Suisse. Il est aussi important de partir avant d’être cynique et écœuré. Comme aime le dire un de mes amis: il faut savoir arrêter de manger la fondue quand on a encore envie de tremper le pain de dedans! Mais je reste à disposition du HCR s’ils ont tout d’un coup besoin de renfort sur une mission! Finalement, ce n’est pas si facile de tourner la page…

Publicité