Suisse-Syrie

«Je ne suis pas djihadiste: je combats les terroristes»

Commandant d’une milice chrétienne en Syrie, Johan Cosar a été arrêté à son retour en Suisse. Accusé de servir une milice étrangère, il serait interrogé par la justice militaire. Au mois de décembre dernier, il racontait au «Temps» son engagement contre l’Etat islamique

«Je ne suis pas djihadiste: je combats les terroristes»

Suisse-Syrie Commandant d’une milice chrétienne en Syrie, le Suisse Johan Cosar témoigne

Il dit affronter l’Etat islamique pour protéger le peuple syriaque

Le Suisse Johan Cosar, commandant d’une milice chrétienne en Syrie se battant contre l’Etat Islamique, a été arrêté à Bâle, alors qu’il rentrait en Suisse. Accusé de servir une milice étrangère, il serait interrogé par la justice militaire, rapporte la télévision tessinoise RSI. Il encourt une peine privative de liberté de trois ans au plus. Le trentenaire d’origine syriaque ayant grandi à Locarno s’est rendu en Syrie en juin 2012, où il a cofondé et dirigé le «Syriac Military Council». Au mois de décembre 2014, il racontait au «Temps» son engagement contre l’Etat islamique:

Notre conversation Skype est interrompue par un coup de fil. Johan Cosar répond: «Désolé, je devais le prendre. C’est un de mes gars sur la ligne de front, près de Ras Al-Aïn.» Né à Saint-Gall, Johan Cosar, 32 ans, sous-officier à l’armée, a grandi à Locarno, où vivent toujours sa mère, son frère et sa sœur. Le 6 juin 2012, sa vie bascule: il décide de partir en Syrie, où il cofonde le «Syriac Military Council». Il en est aujourd’hui le commandant. Très fier d’être Syriaque et d’appartenir à une des plus anciennes communautés chrétiennes de Mésopotamie, il nous explique son engagement depuis Derik, ville du Kurdistan syrien, «coincée entre la Syrie, la Turquie et l’Irak», dans un français à l’accent chantant.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vous battre en Syrie?

Johan Cosar: Quand je suis parti en Syrie, c’était avant tout par curiosité. Je voulais voir avec mes yeux ce que les gens vivaient sur place, comprendre ce qui se passait en Syrie et pouvoir en parler aux autres. J’ai pris mon sac et j’y suis allé dans ce but. Je voulais aider. J’ai écrit pour des journaux tessinois, donné des informations à des journalistes. Quand je suis allé plus au nord, près de Qamischli, j’ai été confronté à une situation de guerre civile très féroce et j’ai voulu aider le peuple syriaque contre les attaques de l’Etat islamique (EI). J’ai commencé par donner des conseils de maniement d’armes à des jeunes.

– Puis vous avez vous-même pris les armes en fondant, le 8 janvier 2013, le «Syriac Military Council», lié aux «forces de sécurité syriaques» (Sutoro)…

– Je ne suis pas l’unique fondateur, mais un des fondateurs. Il ne s’agit pas que d’une milice, chargée de défendre les minorités chrétiennes contre les djihadistes et de maintenir la sécurité des villages. Nous avons une vocation militaire. Je défends les Syriaques, pas seulement comme minorité, que ce soit en Syrie ou ailleurs, mais comme peuple. Nous sommes un peuple, avec des racines ici. Mon but est de faire reconnaître les droits des Syriaques.

– Racontez-nous les attaques que vous planifiez…

– Quand nous décidons d’attaquer une position de l’EI, ou un village dans lequel des djihadistes se trouvent, nous nous déplaçons généralement la nuit, dans le noir total, par groupes de 40 à 50 hommes. En tout, le SMC est composé d’environ 500-600 hommes. Nous nous préparons bien sur le plan mental et militaire avant. On attaque d’abord avec les armements les plus lourds, les mortiers, et ensuite les hommes interviennent, à pied. On se retrouve parfois à quelques mètres des djihadistes. Moi, j’utilise souvent un sniper. C’est vraiment la guerre. Nous n’avons plus rien de privé. Notre but est de repousser l’EI et de permettre un corridor humanitaire avec la ville de Kobané. Notre base militaire se trouve près de Derik. Nous sommes alliés avec le YPG (en kurde: Yekîneyên Parastina Gel, soit les Unités de protection du peuple, la branche armée du Parti de l’union démocratique, ndlr). Nous arrivons à reprendre des villages des mains de l’EI. Je veux rester optimiste. On garde le moral. Même si les conditions sont dures, avec l’hiver qui arrive.

– Qui vous finance et de quelles armes disposez-vous?

– Plusieurs associations nous aident, dont l’European Syriac Union. Nos armes? Des grenades, des kalachnikovs, des Minimi (petites mitrailleuses), des mitrailleuses de 12 ou 14 millimètres, des lance-roquettes RPG.

– Combien de djihadistes de l’EI avez-vous vous-même tués?

– Je ne tue pas pour tuer: je me défends. Si tu es face à un djihadiste et que tu ne tires pas, c’est lui qui le fait. Je dois me défendre. Chaque attaque est différente.

– Avez-vous tué, avec vos hommes, des combattants étrangers?

– Des Tunisiens, des Irakiens, des Afghans, des Pakistanais, oui. Mais à ma connaissance pas d’Européens. Je sais que des Suisses combattent apparemment du côté de l’EI. Mais je n’en ai jamais rencontré. Grâce à Dieu, aucun homme de ma troupe n’a encore été tué. Mais beaucoup ont été blessés.

– Y a-t-il d’autres Suisses d’origine syriaque qui combattent à vos côtés?

– Il y en avait. Mais plus maintenant. Ils ne sont pas rentrés en Suisse, mais ont quitté les opérations militaires pour se concentrer sur nos autres activités, politiques et humanitaires, en Syrie. Le SMC est la branche armée du Mesopotamian Freedom Party, actif dans plusieurs pays.

– Avez-vous l’intention de rentrer un jour en Suisse?

– Oui! Je suis né en Suisse (il a les passeports suisse et turc, ndlr), j’y ai ma famille, mes amis. Par contre, je ne peux pas rentrer maintenant: j’ai commencé une mission, je dois la finir. Je commande le SMC, j’ai pris des responsabilités et je ne peux pas abandonner mon peuple. J’ai une mission humanitaire, pas juste celle de faire la guerre. Je suis ici pour faire quelque chose de bien, ma famille le sait. J’ai 32 ans, plein de projets dans la tête et je ne veux pas mourir tué par l’Etat islamique, même si je prends des risques énormes.

– Mais vous savez que vous risquez d’avoir des problèmes si vous rentrez. Vous combattez dans une armée étrangère, ce qui peut, sans l’autorisation du Conseil fédéral, être passible de prison…

– Je ne suis pas arrivé en Syrie dans l’intention de combattre. Je me suis retrouvé en pleine guerre civile, dans une situation où tu dois prendre les armes pour te défendre. En gros, si l’EI te prend, on te coupe la tête. Je ne suis pas un djihadiste: je combats des terroristes! Je suis transparent dans tout ce que je fais, vous l’avez bien vu sur mon compte Twitter. Je suis prêt à répondre à toutes les questions. Je n’ai strictement rien à cacher. Mon but est de défendre notre peuple, notre langue et notre culture chrétienne. Je n’ai rien entrepris contre la Suisse. Je suis certain que les Suisses vont le comprendre.

– A propos de votre famille: qu’est-il arrivé à votre père, Sait Cosar, actif au sein d’un parti syriaco-chrétien, enlevé en août 2013? Le certificat de décès semblait faux…

– Nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est que la date et l’heure qui figuraient sur le certificat de décès n’étaient pas plausibles. Ce document est effectivement faux à nos yeux. Nous avons cherché mon père, sans succès.

– Pensez-vous qu’il soit encore vivant?

– J’évalue les chances à 50%. Le conseiller fédéral Alain Berset a rencontré mardi le patriarche de l’Eglise orthodoxe syrienne, Ignatius Ephrem II Karim, dans le cadre d’une visite pastorale. Au menu des discussions, la situation des minorités chrétiennes au Proche-Orient, en Syrie et en Irak en particulier. (ATS)

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