urbanisme

Quand les villes bousculent leurs éclairages

Les unes après les autres, les villes élaborent leurs plans pour l’éclairage public. Cherchant à saisir les usages de leurs citoyens, et avec, parfois, quelques surprises

Les unes aprèsles autres, les villes élaborent leurs plans pour l’éclairage public. La démarche analyse les usages des citoyens et réserve, parfois, quelques surprises

Des touches de lumière verte et bleue, et un chemin au bord du Rhône change d’atmosphère. A Genève, depuis quatre ans, le quai du Seujet, une promenade sur 800 mètres, se pare d’un éclairage sur mesure, conçu par l’agence de l’urbaniste belge Isabelle Corten. A l’habituel arrosage depuis de rigides lampadaires a succédé un balisage de couleurs, tempéré, rythmé. C’est une des œuvres amirales du plan lumière dont Genève s’est dotée en 2009, et qu’elle déploie peu à peu, au fil des possibilités techniques, pratiques et politiques. Architecte éclairagiste de la Ville, Florence Colace résume: «Il ne s’agit pas de faire du Disneyland sur chaque place, mais de donner une image globale de la ville, valoriser son cadre, et favoriser les usages.»

Plan lumière. Coqueluche des municipalités depuis que Lyon, pionnière européenne, a donné le mouvement. Dès les années 1980, les premières esquisses générales pour l’éclairage urbain apparaissent, axées sur les éléments du patrimoine. Il s’agit alors de sublimer places, ruelles et cathédrales, pour en mettre plein les mirettes aux touristes.

La vogue actuelle est plus générale, et plus ambitieuse. De Lille à Pully, les villes européennes, et au-delà, repensent leurs lumières. En Suisse, Zurich a lancé le mouvement en 2004. L’occasion est favorisée par la technologie. Régnant depuis les années 1940, les lampes à vapeur de mercure seront interdites au printemps 2015. Les cités remplacent massivement leurs ampoules dès que l’occasion se présente. Depuis 2009, Genève a changé 4500 points lumineux, dans la plupart des cas pour y placer des installations à iodure métallique. Et ces dernières années, la technologie LED gagne du terrain, prenant de plus en plus de place dans les projets urbanistiques, permettant de nouvelles installations et des pratiques inédites. En toile de fond, les impératifs de réduction de la consommation d’électricité. L’ère de l’orgie lumineuse doit prendre fin.

Les plans lumière ne sont pourtant pas que des plannings de remplacement d’ampoules. Avec leur long temps de préparation, souvent quatre ou cinq ans, leur mobilisation de services et d’experts en tout genre, ils ressemblent aussi à ces travaux massifs autant que vains dont raffolent certaines autorités publiques. Leurs partisans et concepteurs les défendent, au motif qu’ils remplacent le déploiement chaotique d’éclairages au profit d’un fil conducteur.

Vedette européenne en la matière, Isabelle Corten prévient: «Il s’agit d’intentions générales, pas de projets précis», même si des réalisations concrètes doivent permettre de rendre visible le «meilleur éclairage», finalité de l’entreprise. «Montrer que l’on tend à une meilleure qualité de lumière», illustre Florence Colace. Les responsables s’accordent à dire qu’il ne s’agit pas d’éclairer moins, mais mieux. Ce n’est pas qu’un slogan: la technologie, là aussi, permet de cibler et moduler. De fait, toute mise en œuvre d’un plan lumière a pour conséquence une baisse de la consommation électrique, entre 10 et 50% selon les zones et les techniques. C’est parfois voulu de manière systématique: chef des Services industriels (SI) de Delémont, Michel Hirtzlin indique que «lorsque nous changeons les installations d’une rue, nous dressons à chaque fois un bilan énergétique».

Isabelle Corten pilote la démarche de Lausanne, dont le législatif a accepté ce printemps le budget du futur plan lumière. A ses yeux, son travail se nourrit autant de réalités pratiques que de culture. Elle cite Jacques Chessex, pour l’ambiance de la Cité, et les Boveresses, quartier populaire qui sera le terrain de jeu d’une expérience pilote. «Nous procédons comme des peintres, par touches. Et il faut un mélange entre les niveaux macro et micro.»

Pas question d’harmoniser de force, lance le conseiller municipal lausannois Jean-Yves Pidoux, qui dirige les SI: «Entre les particularités des quartiers, des routes, du centre et ses vitrines, ainsi que la topographie, nous n’aurons jamais une ville uniforme en matière d’éclairage.» Tout au plus, il y aura des grands principes, par exemple en matière de températures, blanc froid sur les axes routiers, plus chaud pour les rues et parcs.

D’autant que les demandes, de la part des citoyens ou dans les parlements locaux, sont multiples, contradictoires: davantage de lumière dans l’idée de sécuriser des rues, ou, au contraire, récriminations contre la pollution visuelle. Les maîtres de la lumière sont confrontés à des exigences qui se croisent, et qui se nourrissent du voisinage. Florence Colace précise: «L’éclairage est affaire de contraste. Toujours, une rue paraîtra mal éclairée par rapport à une autre.»

Dans l’air du temps, la conception de ces plans s’accompagne de démarches participatives. Pour des résultats parfois ramollis, ou malodorants: deux exemples en terres vaudoises.

A Montreux, qui prépare son plan lumière, la municipalité s’est lancée avec allégresse dans la participation citoyenne. Donnée de base: il faut changer les luminaires des célèbres quais, de Territet à Clarens. Ce printemps, jusqu’au mois de mai, les promeneurs ont pu s’exprimer. Quatre modèles de luminaires ont été exposés, du bedonnant Belle Epoque au grand échalas futuriste. De nuit, bien sûr, les badauds ont jugé la lumière. Des panneaux avec codes QR ont permis d’accéder, par son smartphone, à la page web de vote.

Hélas, la consultation n’a dégagé aucune tendance claire. Christian Neukomm, le municipal chargé de l’Urbanisme et des équipements publics, indique que le scrutin des candélabres a suscité une centaine de réponses… réparties à parts égales entre les quatre mâts proposés. La lumière divise. Qu’à cela ne tienne, les élus relanceront un concours au début de l’année, avec trois lampadaires. L’élu assure que «la démarche sur les quais donne l’arôme de ce que sera le gâteau du plan lumière». Et il dit son espoir dans le futur schéma de la lumière, qu’il compte présenter dans quelques semaines: «Montreux a sa diversité, entre lac et montagnes, avec des identités particulières selon les endroits. La lumière doit les illustrer.»

Isabelle Corten glisse: «Pour être éclairagiste, il faut de bonnes chaussures.» A Lausanne, elle et son équipe ont conduit plusieurs «marches exploratoires». Des déambulations et des prises de notes, avec des habitants dans leurs quartiers, mais aussi avec des employés des services communaux, pour les sensibiliser à l’entreprise et désamorcer, tant que faire se peut, les tensions entre architectes, urbanistes, chargés du patrimoine et techniciens.

Durant une de ces marches, en compagnie de citoyens, voilà qu’est apparu le sujet sensible des escaliers qui puent. Dans le quartier de Montelly, un passage est bien fréquenté, mais en raison de la pénombre, il est aussi utilisé comme toilettes en plein air. Les spécialistes sont certains qu’un éclairage réglera le pestilentiel problème. Jean-Yves Pidoux sourit: «C’est de la synesthésie, la combinaison de sens: davantage de lumière signifiera moins d’odeur…» Problème: même emprunté par les badauds, le passage relève du domaine privé. Il faudra un compromis, avec participation financière de la Ville.

Quand le questionnement sur la lumière révèle, par le petit bout de la lorgnette, des stratégies urbaines ordinaires. Au-delà de la mise en valeur du patrimoine, les stratèges des lampadaires portent leur attention sur les fameux «usages» des citadins. La manière dont les gens bougent, s’arrêtent, se rencontrent ou s’éloignent. En suivant ces mouvements presque perpétuels, les maîtres de la lumière provoquent une exploration plus fine des villes. La lumière révèle.

«Nous procédons comme des peintres, par touches», illustre l’architecte et urbaniste Isabelle Corten

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