Laurent Kurth: «J’assume ma part de responsabilité»

Le ministre socialiste de la Santé reconnaît avoir commis des erreurs dans le dossier hospitalier. Il fustige une faillite collective dans un canton aveuglé par ses équilibres régionaux

Laurent Kurth: «J’assume ma part de responsabilité»

Neuchâtel Le ministre socialiste de la Santé reconnaît avoir commis des erreurs dans le dossier hospitalier

Il fustige une faillite collective dans un canton aveuglé par ses équilibres régionaux

C’est le débat qui enflamme Neuchâtel. Mercredi soir, le Conseil d’Etat in corpore a organisé une séance d’information dans la salle de musique de La Chaux-de-Fonds pour expliquer sa décision de geler la rénovation de l’hôpital de la ville. La population a répondu en masse à son invitation: la salle était pleine, avec 900 personnes présentes pour écouter le gouvernement et ouvrir un débat nourri. Laurent Kurth était en première ligne avec sa casquette de ministre de la Santé et d’ancien membre de l’exécutif de la cité horlogère.

Juste avant de s’exprimer dans «ses» Montagnes, le socialiste a accordé un entretien au Temps. Il reconnaît avoir «commis des erreurs» et souligne que le nouveau conseil d’administration d’Hôpital neuchâtelois (HNE) «lui a ouvert les yeux».

Le Temps: Pourquoi avez-vous décidé d’aller vous expliquer en public à La Chaux-de-Fonds?

Laurent Kurth: Je ne suis pas kamikaze. Je crois à la relation particulière qu’on a en Suisse entre la population et les élus. C’est un lien à cultiver, pas seulement dans les campagnes électorales. Avec le dossier hospitalier, on vit une période de crise. Quand j’ai entendu la réaction des autorités de La Chaux-de-Fonds, je me suis dit que j’aurais eu la même réaction à leur place. C’est la démonstration qu’il y a des choses à expliquer. Sur le fond, mes convictions n’ont pas changé. Je défends toujours l’idée d’un canton qui se développe dans le respect de toutes ses régions.

– A l’automne 2014, comme président ad interim du conseil d’administration d’HNE, vous avez validé le projet de mise en œuvre du transfert de la chirurgie stationnaire vers le site de La Chaux-de-Fonds. En gelant les investissements nécessaires, le Conseil d’Etat donne un signal contradictoire qui engage directement votre responsabilité…

– Rétrospectivement, on ne peut que reconnaître que des erreurs ont été faites. J’assume ma part de responsabilité, mais avec quelques explications. En entrant en fonction, au début de l’été 2013, j’ai été confronté à la question de la continuité des institutions. Le Grand Conseil avait voté le plan, le référendum avait été déposé… On aurait pu dire: on n’y croit pas. Cela aurait été difficile formellement et en plus ce n’était pas le cas. J’ai en effet sincèrement pensé jusqu’à la fin 2014 que le transfert de la chirurgie était une solution viable. Que c’était une étape intermédiaire nécessaire au rétablissement d’un climat apaisé pour initier une planification hospitalière à plus long terme. La décision du CA d’HNE de refuser le budget 2015 a changé la donne. Cela a mis en lumière que la capacité d’investissement de l’hôpital était insuffisante. Et qu’on avait tous été coupables d’accepter un plan sans savoir comment il allait être financé. On peut bien sûr me faire le reproche de ne pas l’avoir vu plus tôt. Mais on peut aussi critiquer le gouvernement précédent de ne pas avoir réglé la question du financement. Ou le parlement de l’avoir voté sans avoir posé davantage de questions. C’est une faillite collective. Le canton de Neuchâtel a un peu chaviré dans ce dossier, aveuglé par ses équilibres régionaux. Le projet pensé pour calmer tout le monde est le fruit d’une logique hospitalière dépassée: celle qui présupposait qu’on pouvait décider, payer et s’organiser seul dans un espace indépendant. Le nouveau financement des hôpitaux a créé un contexte très différent avec une forte compétition.

– Dans ce contexte de concurrence nationale, HNE peine à recruter, au point de demander de concentrer des activités comme les soins intensifs sur un seul site. Vous étiez préparé à cette situation?

– Nous avons été surpris par la rapidité avec laquelle nous avons été confrontés aux effets de la pénurie de personnel soignant et médical. Et c’est ça le plus inquiétant: même avec de l’argent, nous n’arriverions pas à concrétiser le plan voté par le peuple en 2013. On a plusieurs services d’HNE qui n’arrivent pas à recruter ni à attirer des jeunes en formation. Cela se cumule avec plusieurs départs et avec les nouvelles exigences de la loi sur le travail qui empêche les plages de travail de 12 heures. Pour reprendre l’exemple des soins intensifs, cela nous mène dans une situation kafkaïenne. On est à moins de 40% d’utilisation des lits pour les soins intensifs (ndlr: ils sont aussi utilisés pour les soins continus). Pour assurer la permanence sur deux sites, on doit engager des gens très bien formés sans qu’il n’y ait assez de travail pour les occuper. Alors ils ne viennent pas.

– Cette difficulté à recruter ne risque-t-elle pas d’imposer une concentration des soins aigus, même si le pouvoir politique ne le souhaite pas?

– Oui, c’est clairement un risque. Et cela ne concerne pas que les soins aigus. Dans les centres de traitement et de réadaptation (CTR), nous sommes confrontés aux mêmes problèmes. Avec la démission de médecins assistants, on n’arrive plus à tourner sur certains sites. HNE est sur le fil du rasoir. Nous devrons prendre des mesures ces prochains mois dans ce domaine aussi. A plus long terme, il faudra prendre le temps de se demander ce qui doit être regroupé et ce qui peut être maintenu comme offre de proximité. On ne peut pas se contenter d’une organisation imposée par la seule logique de fonctionnement de l’hôpital, comme on le fait actuellement. Il faut aussi prendre en compte la relation d’un site hospitalier avec les patients, avec la relève médicale et l’aménagement du territoire. Il y a des compromis à trouver avec les impératifs financiers et de masse critique, j’en suis convaincu.

– Une initiative populaire a été lancée pour recréer une maternité à La Chaux-de-Fonds. C’est le résultat de promesses non tenues…

– Il y a plusieurs choses à dire à ce sujet. Tout d’abord, le centre mère-enfant centralisé sur le site de Neuchâtel fait partie des options stratégiques votées par le parlement. Ceux qui nous disent de les appliquer semblent l’avoir oublié… En votant ce plan, le peuple nous a donné non seulement le mandat d’installer la chirurgie stationnaire à La Chaux-de-Fonds mais aussi d’imaginer autre chose pour le futur. Aujour­d’hui, le Conseil d’Etat constate qu’on n’arrive pas à passer par une étape intermédiaire. De nouvelles réalités nous obligent à ne pas continuer dans cette voie. Ne pas le dire, c’est mentir.

– Une courte majorité de la Commission santé du Grand Conseil demande la suppression du CA d’HNE. Les derniers événements risquent-ils d’entraîner la suppression de cet organe?

– Je ne pense pas, je continue à croire à la sagesse du parlement. Si on est moins aveugle aujourd’hui sur la situation d’HNE, c’est parce qu’on est parvenu à réunir des personnes compétentes dans le CA. Ils nous ont forcés à voir des choses qu’on refuse de voir depuis 6 ans. Je n’ai pas envie de me priver des gens qui m’ouvrent les yeux, surtout dans le contexte actuel. Si on décide de supprimer le CA, cela signifie aussi le changement du statut d’HNE. Cela ne peut pas être un établissement autonome si l’Etat joue le rôle d’organe de con­duite. On va passer deux ans à inventer une nouvelle loi. Franchement, il y a d’autres priorités pour HNE.

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