Genève

Yves Bouvier contre-attaque: «On a voulu me mettre au goulag»

Accusé d’escroquerie par l’oligarque Dmitri Rybolovlev, le transporteur d’art dit sa vérité au «Temps». Il agissait comme marchand d’art, pas comme intermédiaire. Les marges qu’il prélevait étaient légitimes, assure-t-il

Yves Bouvier contre-attaque: «On a voulu me mettre au goulag»

Genève Accusé d’escroquerie par l’oligarque Dmitri Rybolovlev, le transporteur d’art dit sa vérité au «Temps»

Il agissait comme marchand d’art, pas comme intermédiaire

Les marges qu’il prélevait étaient légitimes, assure-t-il

L’univers d’Yves Bouvier s’est écroulé le 25 février, à Monaco. Ce mercredi matin, peu avant 10 h, le patron de Natural Le Coultre croit se rendre à un rendez-vous d’affaires chez son client de longue date, l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev. Depuis plusieurs années, l’entrepreneur – premier locataire des Ports francs genevois et promoteur de ceux de Singapour et de Luxembourg – aide le milliardaire à constituer sa gigantesque collection de tableaux de maître. En dix ans, il lui a vendu une quarantaine d’œuvres majeures pour une valeur totale d’environ 2 milliards de francs.

Arrivé devant le 15-17, avenue d’Ostende, celui qu’il prenait pour un agent de sécurité lui passe les menottes: c’est un policier, qui le conduit dans les locaux de la maréchaussée monégasque. Après 72 heures de garde à vue, Yves Bouvier est mis en examen pour «escroqueries» et «complicité de blanchiment». Persuadé qu’on lui a surfacturé des œuvres pour un préjudice de plusieurs dizaines de millions de francs, Dmitri Rybolovlev et la galaxie de sociétés qui détiennent légalement sa collection ont porté plainte. Ebranlé mais tout à la préparation de sa défense, Yves Bouvier a choisi Le Temps pour dire sa vérité.

Le Temps: Le 25 février dernier, vous pensiez vous rendre à un rendez-vous d’affaires. En lieu et place, vous êtes arrêté, accusé d’être un escroc. Comment en êtes-vous arrivé là?

Yves Bouvier: L’acheteur [la galaxie Rybolovlev, ndlr] n’arrivait pas à payer le solde du dernier tableau qu’il a acheté à ma compagnie, le plus beau Rothko du monde, N° 6 – Violet Green and Red. On parle de plusieurs dizaines de millions. J’étais allé à Monaco, à sa demande, pour lui proposer des solutions. Jusque-là, il n’y avait pas l’ombre d’une dispute ou d’un problème, il ne m’avait jamais signifié le moindre reproche. Je suis tombé dans un guet-apens. Huit policiers m’attendaient et m’ont emmené au poste.

– Quelle a été votre réaction?

– Je n’y croyais pas! Il a une collection qu’il n’aurait jamais pu constituer sans moi. Une des plus belles du monde. S’il avait un problème, pourquoi ne m’en a-t-il jamais parlé avant de m’attirer dans un piège? Je me suis rapidement dit que ce qu’il cherchait, c’était de me mettre au goulag et de me faire mariner, m’intimider pour me faire renoncer à mes prétentions.

– Vos prétentions?

– Il doit plusieurs dizaines de millions d’euros à ma compagnie. Et je ne vais pas tirer un trait dessus!

– A l’issue de trois jours de garde à vue, vous êtes sorti inculpé et sous contrôle judiciaire. Comment le comprenez-vous?

– Déjà, croyez-moi, ça m’a fait du bien de retrouver la liberté. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait que je sauve mon business et les emplois, que j’aille voir mes partenaires pour leur expliquer que cette affaire n’a rien à voir avec mes sociétés de transport, ni avec les ports francs. Mais c’est compliqué, j’ai dû mettre des projets en stand-by, et certains le resteront jusqu’à ce que cette affaire soit réglée.

– Mais la mise en examen? Les accusations d’escroquerie? Le clan Rybolovlev vous accuse de vous être «copieusement servi», en plus de vos commissions, sur le prix des œuvres achetées par votre biais. Que répondez-vous?

– C’est ma compagnie le vendeur, je n’ai jamais été courtier! Les prétendues commissions ne sont pas des commissions mais des frais administratifs. L’acheteur ne m’a jamais demandé combien on avait payé en amont. J’assume parfaitement avoir fait des plus-values, c’est parfaitement légal et je vous assure que Dmitri Rybolovlev le savait très bien. C’est abracadabrant: vous viendrait-il à l’idée d’attaquer Swisscom pour escroquerie parce qu’ils vous ont vendu un téléphone à 600 francs alors qu’ils l’ont payé 200? C’est absurde…

– Dans la plainte, on vous reproche d’avoir facturé 118 millions de dollars le «Nu couché au coussin bleu» de Modigliani, alors que le vendeur américain n’en aurait encaissé que 93,5 millions. Qu’en dites-vous?

– A nouveau, c’est absurde: ma compagnie a vendu ce tableau à l’acheteur. Combien il a été payé n’a aucune importance. Il n’a jamais été convenu ce que devait être ma marge. Il voulait un tableau, il était prêt à le payer un certain prix, un point c’est tout. Si j’avais été courtier et que l’acheteur avait la moindre suspicion, il m’aurait envoyé un courrier recommandé, m’aurait envoyé une armée d’avocats, m’aurait demandé des pièces justificatives. Là, rien de tout cela.

– La partie adverse insiste beaucoup sur la rupture du lien de confiance, l’amitié trahie. Avez-vous trahi votre ami?

– En dix ans, j’ai dû parler cinq fois directement avec lui. En dehors de bonjour et au revoir. Nous nous sommes fréquentés pendant dix ans, l’entente était bonne mais restait professionnelle. Il ne parle que le russe, pas moi… Quand on a un client de cette importance, on fait ce qu’il faut pour rester proche de lui. Mais il n’a jamais été un ami.

– Les plaignants martèlent aussi que vous insistiez sur l’importance de la confidentialité. Pour éviter que le vendeur d’origine et l’acheteur final puissent vérifier que vous ne preniez pas de marge indue…

– Cet argument est totalement artificiel. Il est normal de demander à un client d’être discret quand il est acheteur, c’est le b.a.-ba dans le commerce. Et la plupart du temps, l’acheteur savait très bien d’où venaient les tableaux.

– Si c’est aussi simple que cela, comment se fait-il que la justice monégasque ait tout de même décidé de vous inculper?

– Certainement parce que le juge dispose de quantité d’éléments que lui ont fourni les plaignants et qu’il doit les étudier avant d’arriver à la conclusion qu’il n’y a rien. Si on ne m’avait pas tendu un piège alors que j’arrivais les mains vides, si on m’avait convoqué en me disant: il y a une plainte contre vous, venez vous expliquer, j’y serais allé avec tous les éléments et je suis à peu près persuadé qu’on ne m’aurait pas inculpé.

– Selon vous, si vous dites vrai, pourquoi le clan Rybolovlev a-t-il porté plainte contre vous?

– Peut-être pour gagner du temps. Parce que la plainte retarde le paiement de ce qu’il doit. Peut-être pour essayer de faire établir que je n’étais qu’un intermédiaire et éviter de payer ce qu’il doit. Ou simplement pour m’intimider, en espérant que je renonce à la créance.

– En quoi votre défense va-t-elle consister?

– Nous allons exposer factuellement les choses au juge. Montrer qu’on ne peut pas raconter des salades et réécrire l’histoire d’une relation d’affaires. Je suis totalement confiant.

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