Portrait

Pascal Gemperli, un musulman bien de chez nous

Pascal Gemperli préside l’Union des associations musulmanes (UVAM), à laquelle le canton de Vaud offre un statut officiel. Ce serait une première suisse. Parcours d’un converti à la veille d’une assemblée générale importante

Pascal Gemperli préside la faîtière musulmaneà laquelle le canton de Vaud offreun statut officiel

Parcours d’un converti à la veille d’une assemblée générale importante

Pascal Gemperli se souvient d’avoir été enfant de chœur. C’était dans les années 80 en Thurgovie, où il a été élevé par sa mère, après le divorce de ses parents. Une trentaine d’années plus tard, il est enraciné dans la région lémanique, père lui-même, et musulman.

Prêtant son visage familier à l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM), qu’il préside depuis 2012, il est devenu un partenaire privilégié des autorités. Il a œuvré à l’ouverture d’un carré musulman au cimetière du Bois-de-Vaux, que Lausanne, dernière des grandes villes suisses à le faire, devrait annoncer prochainement. Et il a un rôle majeur à jouer dans la grande affaire qui se présente: l’obtention par la communauté d’un statut officiel, auquel le canton de Vaud vient d’ouvrir la porte et qui serait une première en Suisse.

Ce dimanche à Prilly, au Centre islamique de l’avenue de la Confrérie, qui passe pour le plus important du canton, une assemblée générale permettra de prendre la température des quinze associations affiliées à l’UVAM. Coopération avec les autorités, relations avec la population, cohésion de la communauté, respect des traditions: on pèsera le pour et le contre. «Cela ne peut être le seul projet d’une élite, il faut que nos membres suivent», explique Pascal Gemperli.

Quand il est sorti, jeune adulte, de l’Eglise catholique, il assure que ce n’était pas par révolte contre son milieu. Le péché originel, la Trinité, tout cela n’avait jamais bien passé. Agnostique peut-être, mais pas indifférent, il cherche. Lors d’un voyage au Proche-Orient, sac à dos et nuits sur les toits en terrasses, il est séduit par la gentillesse des gens, leur accueil. Cette musique qu’on entend partout? C’est la récitation du Coran. Il est touché, émotionnellement et intellectuellement.

Surtout, il a rencontré sa future femme, une Marocaine qui étudie comme lui à l’Ecole d’ingénieurs de Lausanne. C’est pour elle, condition pour aller plus loin, qu’il prononcera la phrase rituelle: «J’atteste qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète.» «Es-tu sûr que c’est la bonne chose pour toi?» lui avait demandé sa mère au sujet de cette conversion. «J’ai répondu oui et nous n’en avons jamais reparlé.»

Venu sur la rive du Léman pour une année d’échange, au cours d’études qu’il paie en travaillant, Pascal Gemperli n’en est plus reparti. Sa nouvelle communauté religieuse lui a créé un réseau social dans lequel il s’épanouit. Il fréquente le Centre culturel musulman de Morges et région, «qui est multiethnique et où tout se passe en français». Sa femme, qui ne porte pas le voile et occupe un poste d’ingénieur dans une imprimerie genevoise, lui a donné une petite fille de bientôt 4 ans.

Après son diplôme d’ingénieur HES, il s’oriente vers la médiation, qui devient sa profession. Le coaching interculturel, prestation dispensée à des cadres de multinationales en quête d’intégration, lui assure les trois quarts de son revenu.

Sa conviction religieuse, il la vivait en privé, sans penser la porter un jour sur la place publique. C’est lors de la campagne contre les minarets qu’on le sollicite pour entrer au comité de l’UVAM. «Moi qui démontrais au quotidien que l’islam et la Suisse sont parfaitement compatibles, je ne pouvais guère refuser.» Le poste de président représente «facilement un 20%, voire 40% dans les semaines qui ont suivi l’attentat contre Charlie Hebdo

Ces jours, Pascal Gemperli finalise l’adhésion à l’UVAM d’un nouveau groupe, des musulmans du Bangladesh. Le Centre islamique de Lausanne (CIL) par contre, rattaché à la mouvance habache, reste à part. Il n’en dira pas plus, «pour ne pas rallumer un feu en train de s’éteindre».

Dans son minuscule bureau de médiateur, dans un quartier décentré de Morges, Pascal Gemperli n’affiche ni le zèle du converti ni la foi du charbonnier: «Je me considère comme pratiquant, mais je ne peux laisser tomber mes clients pour aller au prêche tous les vendredis.» Même la barbe que nous lui voyons ce jour-là, il ne la porte pas en permanence, lui qui dit changer volontiers d’apparence.

Son discours tient plutôt de la raison immanente: «L’Etat ne demande rien d’autre aux musulmans que ce que la loi exige [égalité des sexes, rejet de la polygamie et de l’excision, ndlr]. Cela ne nous pose aucun problème vu que nous le respectons déjà.» Il dit «les musulmans et les musulmanes», en habitué des arènes politiques. Le président de l’UVAM siège au Conseil communal de Morges, parmi les Verts.

D’autres collectivités publiques optent pour tenir les religions à distance de l’Etat. La Constitution vaudoise de 2003 leur a trouvé un intérêt public. C’est tout à la fois une reconnaissance pour le travail social fourni et un moyen de contrôle. Les exigences? Organisation démocratique et transparence financière. Les avantages? Le droit d’être consulté, l’aumônerie individualisée auprès des détenus, l’accès au registre d’état civil où les musulmans pourront faire figurer leur confession.

Longtemps attendues, les règles du jeu pour obtenir ce statut officiel sont désormais connues. Les critères ont été fixés de manière à pouvoir inclure la communauté musulmane: trente ans d’ancrage sur le territoire, 3% de la population résidente. A cette communauté, maintenant, de présenter une demande formelle. Par les temps qui courent, entre les tueries terroristes et les décapitations djihadistes, certains se demandent, à l’interne autant qu’à l’externe, si c’est le bon moment. Car le plus probable est qu’il faudra, au final, affronter un référendum.

Mais y aura-t-il jamais un bon moment? «Si l’on attend que tous les amalgames soient évacués, je ne serai plus là», note Pascal Gemperli. «Quelle sorte de musulman je suis? Mais un musulman vaudois! C’est vrai, il y a une forte méfiance contre notre communauté. Les difficultés me motivent encore plus à combattre le stéréotype du musulman étranger.»

«Je me considère comme pratiquant, mais je ne peux laisser tomber mes clients pour aller au prêche tous les vendredis»

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