Éducation

Le latin, une langue bientôt morte

En France, la réforme du collège pour 2016 prévoit de réduire les heures consacrées au latin, suscitant de vives réactions de la part des professeurs de l’Hexagone. Les enseignants suisses partagent cette crainte de voir le latin disparaître peu à peu

Le latin, une langue bientôt morte

Education Comme en France, l’enseignement de la branche est mis à mal en Suisse

En France, les professeurs de langues anciennes tremblent: dans la réforme du collège pour 2016, le latin et le grec ne sont plus des options, mais des «compléments» qui impliquent une réduction des horaires consacrés à ces matières. Une mise à mort progressive du latin, selon beaucoup d’enseignants qui ont réagi: une pétition pour sauver le latin et le grec a déjà recueilli 30 000 signatures.

Qu’en est-il de la Suisse? Yves Rütsche, professeur de latin au collège De Staël à Genève et à l’Université, comprend l’émoi français: il sait sa branche menacée, les élèves étant toujours moins nombreux à choisir le latin.

Malgré l’adoption d’un plan d’études romand pour une formation commune à tous, l’enseignement du latin change d’un canton à l’autre. Si dans le canton de Vaud par exemple, le latin peut s’étudier dès la première année du cycle d’orientation, ce n’est pas le cas à Genève. En 2011, l’enseignement de la matière a changé: en première année du cycle, plus de latin en tant que tel mais une heure par semaine d’initiation obligatoire pour tous, plus centrée sur la civilisation. Une bonne idée? «A la base oui puisqu’elle rend le latin moins élitiste, mais le programme, qui n’est pas toujours donné par des enseignants de latin, a été fait dans l’urgence et n’est pas adapté: de quoi dégoûter les élèves», réagit Emmanuelle Métry, enseignante de latin au cycle de l’Aubépine.

Selon une étude menée par le Service de la recherche en éducation (SRED), seuls 14% des élèves d’une volée choisissent de poursuivre le latin après cette année d’initiation, contre 20% d’élèves latinistes avant 2011, lorsque la branche était encore une option enseignée dès la première année. «La dotation horaire de l’enseignement du latin sera questionnée à l’horizon 2018 dans le cadre de l’évaluation du nouveau cycle et de l’introduction du plan d’études romand», explique la conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta.

Après la scolarité obligatoire, les rangs des latinistes se vident encore. A l’entrée au collège, deux élèves sur trois abandonnent le latin, selon l’étude du SRED. Parmi les causes de cette désertion, l’argument bien connu du manque d’utilité pratique de la matière et une trop grande concurrence avec d’autres options. «Les matières qui ne sont pas immédiatement quantifiables et utilisables sont souvent considérées comme moins importantes», regrette Yves Rütsche. Pour Christoph Eymann, président des directeurs cantonaux de l’instruction publique, la démotivation vient aussi du choix des universités de ne plus exiger le latin.

«Un exercice mental»

L’université est sans doute le lieu où la désertion des classes de latin est la plus criante. Manon est en troisième année de bachelor en latin à la Faculté des lettres de l’Université de Genève. Dans sa volée, ils sont trois élèves. Une situation difficile, à laquelle tentent de remédier les professeurs: «Nous essayons de montrer que le latin est une langue vivante qui irradie sur tous les champs du savoir humain. S’en priver serait une énorme perte», explique Yves Rütsche. Pour Emmanuelle Métry, le latin est avant tout un outil. «Son étude demande un exercice mental extraordinaire et qui aide dans toutes les branches: en allemand pour les cas, en français pour la syntaxe, et même en maths, pour la logique!» explique-t-elle. «Alors la plupart du temps, les latinistes sont de meilleurs élèves que les autres!» Christoph Eymann est catégorique: «Le devoir de l’école, ce n’est pas seulement de proposer des matières dites utiles qui préparent à une profession, c’est aussi de préparer à la vie.»

Diminuer le latin et aller vers sa suppression, c’est ne plus pouvoir revenir en arrière, jugent Yves Rütsche et Emmanuelle Métry. Sic transit gloria mundi!

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