Histoire suisse

Christophe Büchi: «Je regrette qu’on ne fasse pas davantage pour le multilinguisme»

Dans un livre qui vient de paraître, Christophe Büchi, journaliste à la NZZ, livre les ingrédients qui permettent au «mariage de raison» entre Romands et Alémaniques de tenir sur la durée. Il s’attarde sur la question linguistique, qui empoisonne à nouveau le débat politique et qu’il analyse sous un angle historique

et un mariage Deux langues

Dans un livre, Christophe Büchi, journaliste à la «NZZ», livre les ingrédients qui permettent au mariage de raison entre Romands et Alémaniques de tenir dans la durée. Il s’attarde sur la question linguistique, analysée sous l’angle historique

La construction de la Suisse multilingue. Le mariage de raison entre Romands et Alémaniques, avec ses hauts et ses bas, ses phases de rapprochement suivies de tensions. Journaliste à la Neue Zürcher Zeitung, dont il a été le correspondant romand entre 2001 et 2014, Christophe Büchi est un fin observateur des relations entre les communautés linguistiques du pays. Il déroule cette histoire de famille dans un livre* mêlant faits historiques et analyse politique. La version mise à jour et complétée d’un premier ouvrage publié en 2001 paraît pour l’ouverture du Salon du livre.

Le Temps: Depuis plusieurs mois, la question de l’enseignement des langues à l’école empoisonne les relations entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Pourquoi le débat s’est-il à ce point enflammé?

Christophe Büchi: Sans l’anglais et son accession au rang de langue mondiale, sans l’engouement des enfants pour cette langue, il n’y aurait aucun problème! Mais le compromis forgé en 2004 par la CDIP (Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique), dans lequel les cantons se sont accordés pour enseigner la première langue étrangère en 3e primaire et la deuxième en 5e (le «modèle 3/5»), n’a pas tranché: entre la deuxième langue nationale et l’anglais, il n’a pas précisé laquelle langue devait être enseignée la première. Ce compromis a permis de mettre les cantons d’accord, mais il pèse fortement sur les enseignants et les enfants. Deux langues étrangères à l’école primaire représentent une forte charge sachant que le français est déjà une deuxième langue pour les enfants issus de l’immigration en Suisse romande et qu’en Suisse alémanique, les élèves doivent déjà gérer le hochdeutsch et le schwyzerdütsch. Le compromis a apporté la paix pendant un moment, mais des oppositions ont vite surgi de la part de parents, de pédiatres, d’enseignants qui estiment qu’enseigner deux langues en primaire est bien joli sur le papier, mais compliqué dans la pratique.

– Estimez-vous que l’allemand etle suisse-allemand sont deux langues différentes…

– Non. Ce sont deux variétés de la même langue, mais les enfants ont tout de même à gérer cette situation. Ainsi, j’ai une certaine compréhension pour ceux qui s’opposent à l’enseignement de deux langues étrangères en primaire avec des arguments pédagogiques. Ils estiment par exemple que donner davantage de place aux langues étrangères défavorise les élèves plutôt manuels, réduit la place des matières artistiques, favorise les filles au détriment des garçons. Ces arguments méritent d’être pris au sérieux face au discours civique et politique. Mais je suis aussi le premier à dire que les langues sont importantes pour la Suisse. La situation ressemble à un dilemme.

– Vous parlez des difficultés des petits Alémaniques. Mais ce n’est guère motivant pour les élèves romands d’apprendre une langue qui n’est pas parlée outre-Sarine…

– J’ai aussi de la compréhension pour cette difficulté. Les Suisses alémaniques sont réticents à parler le hochdeutsch. Or ils devraient le faire sans rechigner avec les Romands, c’est une dette que nous avons envers ceux qui apprennent l’allemand. La responsabilité des Alémaniques, c’est de se réconcilier avec le hochdeutsch: ce n’est pas l’allemand des Allemands mais la langue des germanophones! A l’inverse, la responsabilité des Romands consiste à manifester une vraie ouverture face à l’allemand, ce qui n’est pas toujours le cas. De manière générale, j’observe que les compétences en français des Suisses alémaniques sont en train de diminuer légèrement à partir d’un niveau relativement bon, tandis que celles des Romands en allemand augmentent un peu, mais à partir d’un niveau très bas.

– Est-il temps de modifierle compromis de 2004?

– Pour le moment, il ne faut pas changer ce «modèle 3/5». Nous sommes dans une phase d’expérimentation, allons jusqu’au bout et évaluons ensuite la situation. Ce n’est pas le moment de faire cavalier seul, comme la Thurgovie. Mais par la suite, s’il s’avère que les compétences linguistiques ne s’améliorent pas, on pourra remettre en question le modèle. On pourra aussi prendre au mot la Thurgovie et croire à la promesse de ce canton qui entend repousser l’enseignement du français au secondaire en mettant les forces nécessaires pour conserver le même niveau de français à la fin de la scolarité.

– Vous êtes donc défavorable à l’intervention de la Confédération dans le débat?

– Oui. Je trouve que le conseiller fédéral Alain Berset s’est beaucoup avancé en définissant une ligne rouge.

– Constatez-vous une hostilité alémanique envers le français, voire une francophobie?

– Non. Regardez le canton de Nidwald. L’initiative (lancée par l’UDC et réclamant qu’une seule langue étrangère soit enseignée en primaire, ndlr) a été repoussée à 60%, c’est un signal intéressant. Ce résultat montre une bienveillance envers les langues nationales. Mais, en même temps, la question de l’anglais reste posée. Au fond, les cantons alémaniques disent: «Ne nous empêchez pas de développer aussi l’anglais, surtout vu les problèmes que pose aux enfants l’enseignement de deux langues étrangères. Commençons par l’anglais et on suivra avec le français.» En Suisse alémanique, je ne constate pas de «romandophobie», plutôt une «romandophilie» teintée d’indifférence. L’image qui prédomine sur la Suisse romande est celle d’une Suisse performante et moins psychorigide.

– L’UDC joue-t-elle un rôle moteur dans les tensions linguistiques?

– L’UDC a plutôt sauté dans le train en marche et son rôle est moins important qu’on ne le pense en Suisse romande. Les attaques contre les langues nationales gênent quand même aux entournures ce parti qui se pose en défenseur du modèle suisse. L’opposition est portée par des milieux conservateurs plus larges, parmi les enseignants, les pédiatres, le Parti évangélique.

– En Suisse romande, on peine à comprendre pourquoi l’argument de la cohésion nationale ne tient pas plus à cœur aux Alémaniques?

– J’ai aussi de la peine avec cet argument. Bien sûr, les langues sont importantes, mais la Suisse n’a jamais tenu grâce aux connaissances linguistiques, d’autres facteurs jouent. On préfère se laisser mutuellement tranquille, plus qu’entretenir une communication intense.

– A l’origine, la Suisse n’était pas plurilingue, elle l’est devenue. Dans votre livre, vous insistez notamment sur le rôle de la Réforme dans la diffusion du français…

– Au départ, la Suisse est une construction alémanique. Cela change un peu au XVe siècle avec les guerres de Bourgogne: pour la première fois, la Suisse s’étend alors en terres romandes et vers le sud. A ce moment-là, le plurilinguisme pointe son nez. La Réforme apporte d’autres éléments. D’abord, Genève se rapproche des réformés de Suisse alémanique, au point que le terme de «Huguenot» vient du mot «Eidgenoss». Ensuite, grâce à la Réforme, la Suisse s’étend davantage en terres romandes. Notons que la scission confessionnelle ne recoupe pas le clivage linguistique: des liens de solidarité se créent au-delà des frontières linguistiques.

Sur le plan linguistique, la Réforme entraîne des effets paradoxaux. Elle est un facteur de francisation des élites en Suisse romande. Jean Calvin, comme les réfugiés, viennent de France, ils rencontrent une population qui parle patois; pour se comprendre, ils doivent utiliser la langue standard, le français. La situation est différente en Suisse alémanique. Ulrich Zwingli était alémanique, mais il écrivait en hochdeutsch. En résumé, alors que la Suisse romande se francise, la diglossie se développe en Suisse alémanique.

– S’agissant du fossé linguistique, la période la plus difficile remonte à la Première Guerre mondiale…

– 1914 a été une année très difficile pour la Suisse. A partir de ce moment-là, on parle de «fossé» des langues. Une grande partie des Romands et des Alémaniques s’affrontaient sur la question internationale avec d’un côté des pro-Français et de l’autre une certaine fascination pour la montée de l’empire de Guillaume; en Suisse alémanique, le sentiment de neutralité est également très fort. Le moment le plus critique est celui de l’invasion de la Belgique neutre par les troupes allemandes qui a provoqué une vague de solidarité forte envers les Belges en Suisse romande, alors que les Suisses alémaniques favorisaient la neutralité. Ensuite, les tensions se sont longtemps calmées. Ce n’est qu’à partir des années 1970 et 1980 que les relations se crispent à nouveau, notamment autour de la question européenne. Historiquement, la Suisse romande a toujours été plus enthousiaste envers l’engagement international.

– Quand le terme de Röstigraben apparaît-il?

– A la fin des années 1970. Il évoque la métaphore du rideau, proche du Rideau de fer mais sans se prendre trop au sérieux avec l’idée de Rösti.

– Malgré les tensions, vous ne vous montrez pas inquiet actuellement pour l’avenir des mariés?

– Non, je ne me fais pas de soucis pour la cohésion nationale, même si le climat politique a changé en Suisse depuis le vote du 9 février 2014. En revanche, je regrette qu’on ne fasse pas davantage pour le multilinguisme, c’est un peu une chance galvaudée.

* «Mariage de raison. Romands et Alémaniques, une histoire suisse», Christophe Büchi, Editions Zoé, 2015, 464 pages

«Je regrette qu’on ne fasse pas davantage pour le multilinguisme, c’est un peu une chance galvaudée»

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