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L’inexorable déclin de l’Eglise protestante

Les Eglises cantonales sont pauvres et les temples vides. Le protestantisme souffre d’un problème d’identité et de ligne théologique directrice

L’inexorable déclin de l’Eglise protestante

Religion Les Eglises cantonales sont pauvres et les temples sont vides

Le protestantisme souffre d’un problème d’identité et de ligne théologique directrice

C’était l’an dernier, juste avant l’hiver. La paroisse de Châtelaine rendait les clés du temple. Elle ne parvenait plus à payer le chauffage de l’édifice, 20 000 francs par année. L’Eglise protestante de Genève (EPG) espérait remplacer cet édifice désaffecté par une tour de 22 étages, dans l’espoir de sortir des problèmes financiers. Mais le Département de l’urbanisme n’a pas exaucé sa prière: la tour était trop haute et le temple présente une valeur patrimoniale empêchant sa destruction.

Petites misères ecclésiastiques qui ne désespèrent pourtant pas le responsable des finances et de l’immobilier de l’EPG, Eric Vulliez, à qui incombe la tâche de réaliser un plan de redressement: «Celui-ci devrait nous ramener à l’équilibre en 2018. Notre objectif est de ne pas licencier, mais nous ne pouvons plus assumer un pasteur par temple. Nous avons donc mis en place des équipes paroissiales régionales et ne remplaçons pas les départs à la retraite.» Avec une baisse des charges de 4,4% l’an dernier et des dons de 9 millions de francs, le déficit opérationnel se monte à 700 000 francs en 2014, en nette régression. Embellie sur le front glacial qui menace l’Eglise protestante d’un inexorable déclin.

Déclin, désaffection, désintérêt, on l’appellera comme on veut, mais les chiffres sont là. Si les caisses sont vides, c’est que les temples aussi. 50% des protestants suisses ont plus de 50 ans. «Les réformés ont les mêmes caractéristiques que la population suisse: des gens âgés, qualifiés, avec peu d’enfants», atteste Christophe Monnot, sociologue des religions à l’Université de Lausanne. Et le ratio baptêmes-enterrements est éloquent: si, en 1950, l’Eglise protestante baptisait 42 000 bébés en Suisse et enterrait 28 000 fidèles, en 2010 cette proportion tombe à 15 000 enfants pour 28 000 inhumations. En 1984, 6000 personnes par an quittaient l’Eglise, alors qu’elles étaient 12 000 en 2010, pour un taux d’affiliation qui reste stable à 2000. Question finances, les Eglises cantonales romandes sont les plus pauvres, Genève et Neuchâtel en tête, car financées uniquement par les dons privés. Il y a trente ans, 100 pasteurs officiaient à Genève, ils sont 40 aujourd’hui. «On court derrière les restructurations et les redéploiements qui, lorsqu’ils sont à bout touchant, sont déjà dépassés», note le pasteur de la cathédrale Saint-Pierre à Genève, Vincent ­Schmid. Vaud se porte mieux, car l’institution reçoit une trentaine de millions de subventions étatiques, notoire exception suisse. Berne connaît un impôt ecclésiastique, comme d’autres cantons alémaniques. Mais à marche forcée ou au petit pas, «on accompagne quelque chose qui s’en va», résume tristement le pasteur vaudois Virgile Rochat. En silence, car le protestantisme, par essence, ne s’expose ni ne gémit. Stoïques, ses ministres tentent de réveiller une ferveur à la seule force du message des Ecritures.

Pourquoi le protestantisme historique ne mobilise-t-il plus les jeunes générations? Auteur de Religion et spiritualité à l’ère de l’ego, le sociologue des religions à l’Université de Lausanne et spécialiste du protestantisme Jörg Stolz propose une réponse: «Les religions sont aujour­d’hui en concurrence avec le milieu associatif et les loisirs. L’Eglise doit créer une offre, à laquelle les gens souscriront ou non, parmi d’autres choix. Les normes religieuses et la notion du devoir sont mortes dans les années 60.» Le pasteur Vincent Schmid en sait quelque chose: «Les conférences ou débats que nous organisons rencontrent un vif intérêt. Mais nous ne gagnons pas de fidèles pour autant. Les gens sont intéressés par le message, mais pas par l’institution que je représente.»

Dans la même logique, Jörg Stolz avance que «le protestantisme est très individualiste, ce qui est en principe compatible avec la société actuelle. Mais du même coup, il a un problème d’identité, de ligne théologique directrice. Or, pour qu’une offre spirituelle marche, il faut a priori un produit, une ligne, des têtes bien connues et du marketing.»

C’est là que le protestantisme diffère radicalement du catholicisme. Plus rassembleur, plus dogmatique aussi, ce dernier affiche une ligne, des règles et un patron, rebutant ou charismatique selon les temps. Le pape François est incontestablement champion de cette dernière catégorie, «alors que les protestants n’ont pas de figure forte, d’où une faible visibilité dans l’espace public», complète Christophe Monnot. Grâce à une offre globalisée, le catholicisme parvient aussi à fédérer la jeunesse, qui se donne rendez-vous chaque année à Taizé par exemple. «Beaucoup de jeunes protestants y vont avec les catholiques, affirme Christophe Monnot, cette grand-messe fraternisante n’ayant pas d’équivalent chez les réformés.» Mais si le catholicisme tire mieux son épingle du jeu que le protestantisme, c’est aussi grâce aux immigrés en provenance du sud de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Amérique latine, qui viennent occuper des rangs que les autochtones ont abandonnés.

Même phénomène pour les évangéliques, ces mouvements pluriels issus du protestantisme, méthodistes, pentecôtistes, baptistes, piétistes, charismatiques… Nourris des migrations, flattant l’émotion collective, assumant le culte-spectacle et la mystique de groupe, ils donnent l’impression de croître rapidement. Mais on aurait tort de croire qu’ils siphonnent le réservoir des protestants traditionnels: «Là où les réformés sont à la peine, les évangéliques aussi, et inversement», affirme Christophe Monnot. Il semble même que la frontière ne soit pas si étanche: «On observe un va-et-vient entre protestants et évangéliques, qui va dans les deux sens. Il n’est pas rare que des protestants influents proviennent de courants évangéliques ou aient eu une «phase évangélique» dans leur vie», assure Jörg Stolz.

Mais c’est peut-être dans l’essence même du protestantisme qu’il faut trouver une autre réponse au déclin: «La précarité protestante vient du fait que cette religion fait la part belle à la conscience individuelle, explique Christophe Monnot. Ce qui a pour conséquence d’amoindrir le collectif, donc l’institution. On peut même dire que celle-ci est une organisation en échec permanent, qui ne parvient à renouveler ni ses usagers, ni ses structures.» Le voudrait-elle qu’elle n’en aurait pas les moyens, n’étant pas construite sur un modèle hiérarchique et une offre unitaire mondialisée.

Ce constat, le pasteur Vincent Schmid l’a fait lui aussi. Sans renoncer aux fondamentaux, il évoque une piste de réflexion: «Peut-être ­devrions-nous mieux préciser qui on est et ce qu’on veut. Proposer une ligne claire, des repères clairs. Constituer une famille sympathique ne suffit pas.» Orienter sans contraindre, rester en retrait sans devenir inaudible, la tâche est ardue. Si l’Eglise protestante de France, par exemple, a accepté dernièrement la bénédiction de couples homosexuels, c’était assorti d’une clause de conscience: les pasteurs qui ne partageraient pas cette opinion pourraient s’en abstenir. On est loin des décrets du Vatican.

Que l’Eglise règne avec fermeté ou promette la liberté, l’époque est à la sécularisation et au profane. «Mais gardons-nous de pronostiquer la mort du protestantisme, avertit Jörg Stolz. Car le christianisme, et notamment le protestantisme, a toujours su innover.» En attendant, ne pas égarer les clés du temple.

«Les religions sont aujourd’hui en concurrence avec le milieu associatif et les loisirs»

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