La Suisse des souterrains secrets

Pannes, vertige, froid: les périls d’un voyage en funiculaire sous les Alpes valaisannes

Une voie souterraine de 4 kilomètres mène au barrage de Salanfe, en Valais. Faire fonctionner cette installation hors du commun est un combat permanent. En cette période des fêtes, retrouvez notre série d'été sur les souterrains suisses les plus secrets

Le Suisse est davantage qu’un homo economicus travailleur, pragmatique et matérialiste. Sa seconde personnalité, chantée par la mythologie nationale, est celle de l’explorateur alpin, tourné vers le ciel et les cimes, presque mystique. Mais on trouve encore chez lui une facette plus obscure: celle du creuseur de tunnels et de bunkers, du gnome fouisseur, cachant ses trésors dans les profondeurs de la terre.

Un lieu idéal pour explorer ce versant souterrain de l’âme helvétique se situe à Miéville, un hameau entre Saint-Maurice et Martigny, à côté de la cascade de la Pissevache. Le pouvoir de la montagne y est littéralement écrasant. En 2011, des rochers se sont détachés de la falaise et ont manqué de broyer la centrale électrique qui borde le village. Le bureau d’un ingénieur a été détruit – il n’était heureusement pas à son poste. Aujourd’hui, les blocs de roche ferrugineuse sont toujours là et il reste déconseillé de traîner devant la centrale. En voie de démolition – ses transformateurs ont déjà été rasés –, elle va être en partie enterrée, en partie déplacée à bonne distance de la paroi instable.

Funiculaire creusé à la dynamite

C’est de là, au pied de l’abrupte montagne du Salantin, que part l’une des installations les plus insolites des Alpes. Un funiculaire souterrain de presque cinq kilomètres de long, qui mène de la centrale de Miéville au barrage de Salanfe, 1473 mètres plus haut. Creusé à la dynamite durant près de deux ans, entre 1947 et 1949, le tunnel a permis d’acheminer le matériel et le ciment nécessaires à la construction du barrage.

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Aujourd’hui, le funiculaire sert à entretenir l’ouvrage lors de travaux. Il approvisionne aussi le restaurant du lac de Salanfe. Mais son fonctionnement est un défi quotidien pour les employés d’Hydro Exploitation, gardiens du barrage détenu à 100% par l’électricien Alpiq. A bientôt 70 ans, le funiculaire est capricieux, délicat, sensible – comme s’il avait une âme.

En pénétrant dans la caverne d’accès, un déluge de sensations marque le passage dans le monde souterrain: courant d’air glacé, odeur de cave, vacarme des eaux de source qui ruissellent à l’intérieur du tunnel.

Pente de 94,6%

Sur son premier tronçon, le funiculaire grimpe de plus de 1000 mètres avec une pente de 94,6% (43,3°), ce qui en fait l’un des plus raides au monde. Les wagons tirés par un câble d’acier tressé sont rustiques, faits de planches grossières et de fer nu. Chaque trajet jusqu’au barrage prend une heure, au minimum, avec trois transbordements dans des grottes intermédiaires aménagées en gares.

Pente

A quelque distance du départ, une fleur dessinée au crayon noir, dans un renfoncement, est le seul hommage visible aux ouvriers qui ont creusé la galerie. Ils progressaient deux mètres par deux mètres, à coups de barre à mine et d’explosif. Les débris de roches étaient évacués par des fenêtres qui s’ouvrent à flanc de paroi, dans la forêt sauvage.

Jusqu’en 1994, un employé devait monter 6000 marches à pied pour aller mettre en route le funiculaire, chaque jour au petit matin. La communication entre le haut et le bas du tunnel se faisait en tapant de grands coups sur le câble, pour donner le signal du départ. Ce système primitif a été remplacé. Aujourd’hui, le funiculaire est guidé automatiquement par des aimants disposés le long de la voie, qui détectent le passage des wagons. L’ennui, expliquent les employés d’Hydro Exploitation, est qu’il suffit parfois d’un orage pour perturber les aimants et arrêter le train.

Crissement aigu

Juste avant d’arriver au barrage, dans le troisième et dernier tronçon, notre funiculaire stoppe brutalement avec un crissement aigu. Le wagon lui-même n’a pas de freins: seul le câble le retient. On apprendra plus tard que le freinage s’est déclenché dans la station supérieure, et qu’un boulon s’est cassé au niveau du treuil. C’est la panne.

Pour repartir, il faudra redescendre de 400 mètres dans la ­galerie, en dévalant quelque 2200 marches glissantes en vingt minutes. L’effet de la progression dans le tunnel est hypnotique: les degrés dansent devant les yeux comme des dominos, la démarche devient saccadée et monotone, il faut régulièrement se redresser vers l’arrière pour ne pas trop se pencher vers la pente qui, par illusion d’optique, semble plate.

Mais ce court trajet n’est rien. La vraie épreuve, c’est la descente à pied du premier tronçon, deux fois plus raide avec ses mille mètres de dénivelé. «En arrivant en bas, on ne sait plus marcher», explique le conducteur du train qui nous accompagne. Et la chute dans l’étroit escalier est interdite: «Ça fait peur, il ne faut pas s’encoubler parce qu’on est vite en bas», prévient un autre technicien avec un petit sourire.

6000 marches dans l'obscurité

Raphaël Leroy, ingénieur chez Alpiq, a mis une semaine à s’en remettre. C’était en 1998. Lors de travaux de maintenance sur l’épais tuyau qui descend l’eau du barrage vers la centrale, dans le même tunnel que le funiculaire, un défaut d’ajustement a entraîné une fuite. Le système de fermeture d’urgence a bien fonctionné. Mais l’ingénieur et ses hommes ont dû descendre 6000 marches dans l’obscurité pour inspecter la conduite, épreuve qui leur a laissé un souvenir cuisant. «Plus jamais ça», jure Raphaël Leroy.

Il y a quelques années, un groupe de retraités de Vernayaz a voulu prendre le funiculaire pour une sortie entre aînés. Dans le premier tronçon, le plus raide, le funiculaire s’est arrêté. Impossible de faire descendre ou monter les seniors à pied, la plupart n’auraient pas eu la force de gagner la sortie. Une colonne de secours, formée de guides de montagne, a dû intervenir pour les aider à s’extraire du tunnel et prévenir les chutes.

L’histoire du funiculaire de Salanfe, comme celle des barrages suisses en général, est jalonnée d’exploits dont le public a rarement entendu parler. Qui se souvient que dans les années 1980, il fallait traîner des pompes de 300 kilos à ski, sur le lac gelé du barrage, pour remettre en route l’adduction d’eau alimentant la retenue? Ou qu’au printemps, la station de pompage devait être dégagée en trouant la neige à l’aronite, un explosif industriel?

Aujourd’hui, une menace insidieuse plane sur cette saga hydraulique. Comme tous les grands barrages suisses, Salanfe tourne à perte. La faute au solaire et au charbon allemands, qui ont tiré le prix de l’électricité européenne vers le bas.

Cet automne, le parlement décidera si la «grande hydraulique» doit être subventionnée pour surmonter cette mauvaise passe. Pour les barrages suisses et leurs exploitants, ce sera un bon test de popularité: on verra alors si le surmoi helvétique du gnome fouisseur les aide à convaincre les élus.

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