Valais

Les francs-maçons sortent de l’ombre

Des députés conservateurs du parlement veulent obliger les élus à déclarer leur appartenance à une loge maçonnique. Jean-Pierre Bürki, vice-président du Grand Chapitre général helvétique, dénonce une atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales

Les francs-maçons sortent de l’ombre

Valais Des députés veulent obliger les élus à déclarer leur appartenance à une loge maçonnique

Jean-Pierre Bürki, vice-président du Grand Chapitre helvétique, réagit

Les députés conservateurs du parlement valaisan veulent obliger les élus à annoncer leur appartenance à une loge maçonnique ou à un club de services. Malgré l’opposition du PLR et de l’Alliance de gauche, leur proposition devrait réunir une majorité ce vendredi. Inquiètes, deux organisations maçonniques lancent un «appel à la raison pour que ce projet soit abandonné». Jean-Pierre Bürki, vice-président du Grand Chapitre général helvétique, révèle son identité pour la première fois. Il dénonce une atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales.

Le Temps: Est-ce que vous niez que les loges représentent des réseaux d’intérêts?

Jean-Pierre Bürki: Oui! Il n’y a pas plus de risques de collusion dans une loge maçonnique que dans un club de foot ou une fanfare. N’étant ni meilleurs ni pires que les autres, nous avons la même solidarité et les mêmes problèmes humains que toutes les associations. Nous prévenons nos candidats que la loge est un lieu de débat et qu’il ne s’agit pas du bon endroit pour faire des affaires. Pour des conflits financiers, certains de nos frères se sont combattus devant les tribunaux et nous les avons exclus. Pour éviter les conflits d’intérêts, nous limitons les mandats dans le temps.

– Mais les loges maçonniques ­réunissent des gens influents. Sont-elles vraiment comparables à n’importe quelle association?

– C’était vrai au milieu du XIXe siècle, lorsque les francs-maçons siégeaient au premier Conseil fédéral. Mais ce n’est plus le cas, et je ne pense pas que ces gens nous aient menés à la catastrophe. Aujourd’hui, les profils influents existent, mais ils se raréfient. Nos membres ne sont plus des élites de la finance, mais surtout des ouvriers et des ingénieurs, parfois des assureurs. Dans ma loge, il n’y a que deux universitaires. La situation est différente en France, où certaines loges sont affairistes et ont été secouées par des scandales très médiatisés. En Suisse, nous sommes humanistes, et ce n’est jamais arrivé. Nous n’avons pas de poids économique, et la seule influence que nous recherchons est morale.

– N’est-ce pas justement ce que vous reproche l’Eglise, de la concurrencer sur le plan moral?

– Peut-être, mais ce n’est pas le cas. Pour nous, il n’y a pas de contradiction à être à la fois prêtre et franc-maçon. D’ailleurs, ça arrive parfois. C’est l’Eglise qui demande à ses ministres du culte de choisir lorsqu’elle découvre leur appartenance à une loge. Pour nous, il n’y a pas de vérité alors que la religion a des dogmes. Nous sommes des hommes libres, de toutes races et de toutes croyances. Nous ne sommes pas une religion et nous ne faisons pas de politique. Et puis l’origine de la franc-maçonnerie est protestante. On taxait souvent ses membres, parfois à juste titre, d’anti-papistes. Ça explique en partie notre fracture avec l’Eglise catholique.

– Le culte du secret pose aussi problème. Pourquoi refuser la transparence?

– Pour protéger les personnes. Les francs-maçons ont été excommuniés pendant plus de deux siècles et ils inspirent toujours la méfiance. Des hommes n’auraient pas pu accomplir la même carrière professionnelle si leur appartenance avait été révélée. Nous n’avons jamais été les bienvenus dans les services de l’Etat, les banques ou les grandes industries. C’est pour cette raison que nous interdisons à nos membres de dénoncer leurs frères. Mais chacun est libre de révéler son appartenance publiquement s’il le souhaite. La proposition de l’UDC va beaucoup plus loin. Il s’agit d’une obligation ségrégationniste qui n’a pas de justification objective. Ce règlement est contraire aux constitutions valaisanne et suisse, et constitue une violation de la Convention européenne des droits de l’homme.

– Est-ce que vous allez attaquer ce nouveau règlement devant la justice?

– C’est une discussion que nous devrons avoir après le vote de vendredi, si le parlement décide d’imposer ce règlement sous sa forme actuelle. Mais je ne peux pas m’avancer parce que toutes les obédiences sont concernées. Il est évident que le parlement s’expose à une plainte, et que la Cour européenne des droits de l’homme nous donnerait raison. Mais seul un franc-maçon valaisan pourrait aller à Strasbourg. Et puis ça ferait sans doute le jeu de l’UDC, qui en profiterait pour nourrir sa campagne politique contre les juges étrangers.

– Qu’est-ce que la franc-maçonnerie vous apporte exactement?

– De l’assurance et de la confiance en moi. Grâce à la franc-maçonnerie, j’ai construit ma propre philosophie de vie. J’ai réalisé que j’ai une place dans la société, comme tout le monde. Parmi mes collègues ou mes relations professionnelles, beaucoup seront surpris de découvrir que je suis franc-maçon. Je montre que je suis un homme libre et que je peux me tenir debout.

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