Naturalisation

La suissitude à fleur de peau

Fernand Melgar. Le documentariste est devenu Suisse sur le tard. Ses parents ont toujours refusé de se faire naturaliser

«Le jour de la cérémonie, il avait caché son passeport italien dans son slip. Pendant qu’il prêtait serment d’une main, il faisait le signe des cornes de l’autre, derrière son dos.» Evoquez le thème de la naturalisation avec Fernand Melgar, et le voilà qui fourmille d’anecdotes. Comme celle concernant un petit camarade italien, lorsqu’il était ado, devenu Suisse tout en revendiquant son italianité.

Tout de jean vêtu, baskets aux pieds, le documentariste, auteur notamment de La Forteresse, de Vol spécial et de L’Abri, nous reçoit dans son atelier lausannois, où il vient d’accrocher un immense drapeau suisse en patchwork au mur, «la seule œuvre d’art que j’aie jamais acquise». Pour franchir le pas vers la suissitude, il a pris son temps. Ce n’est qu’en 2001, à l’âge de 40 ans, qu’il a entamé le processus. Le jour de la naissance de ses jumeaux. Un choix qui ne doit rien au hasard.

Né Espagnol, à Tanger (Maroc), Fernand Melgar est le fils de syndicalistes anarchistes qui ont fui le franquisme. Ils arrivent clandestinement en Suisse, comme saisonniers, quand il a 3 ans. Ses parents n’ont jamais voulu se faire naturaliser. Trop dur. La Suisse qu’ils ont connue est celle des années Schwarzenbach, du nom de James Schwarzenbach qui, en 1970 et 1974, a tenté, en vain, de limiter le nombre d’étrangers en Suisse à 10 puis 12% de la population.

«Le lendemain d’une votation, quelqu’un avait déposé une valise en carton devant notre immeuble. Je m’en souviens très bien…» Fernand Melgar enchaîne: «Mon père ne voulait pas devenir Suisse, mais il avait un sens civique développé. Il poussait les gens à voter, en allant jusqu’à leur préparer les arguments!»

«Plutôt homosexuel»

Lui, c’est vers l’âge de 15-16 ans qu’il commence à se poser des questions. Il avait un ami, Italien, né à Renens, qui s’est vu refuser sa naturalisation – «je n’ai jamais su pourquoi». «Un choc énorme. Cela l’a plongé dans une crise identitaire profonde. Pour moi, c’était l’effet douche froide. Je n’y ai ensuite plus pensé. Je ne voulais pas vivre une telle humiliation.»

En 1990, il tourne un film sur ses parents, retournés un an plus tôt vivre en Espagne. «Quand j’ai demandé à mon père comment il réagirait si je devenais Suisse, il m’a répondu: «Je préférerais encore que tu m’annonces que tu es homosexuel.» Plus jeune, je lui avais demandé si je devais plutôt me considérer comme Suisse ou Espagnol. Et là, il avait déjà eu une réponse très dure: «Aucun des deux.» C’était une époque où il valait mieux ne pas parler espagnol dans la rue. Je me sentais un peu caméléon, à slalomer entre deux identités que j’aimais pourtant revendiquer.»

Fernand Melgar plonge ses lèvres dans son expresso. Il se dit timide, mais se révèle en fait plutôt bavard. Lui et la nationalité suisse, c’est un peu comme le tango: un pas en avant, un pas en arrière, un petit pas de côté… Avec passion et fougue. Jusqu’en 1992, année où la Suisse a accepté la double nationalité, il n’aurait de toute façon pas voulu devenir Suisse: il aurait dû renoncer à sa nationalité espagnole. Rédhibitoire. Le vrai déclic, triste, s’est produit en 1998. A la mort de son premier fils. «J’ai dû l’enterrer dans le cimetière du Bois-de-Vaux, dans une terre qui n’était pas la sienne.» Trois ans plus tard, il entame sa procédure de naturalisation le jour de la naissance de ses jumeaux. «Pour leur donner des racines et une sécurité.»

Le permis C reste fragile, insiste-t-il: on le perd si on quitte la Suisse pendant plus de six mois, sans en informer les autorités. «C’est ce qui est arrivé à un ami, parti à New York. Il a dû reprendre des démarches dès le début, pour pouvoir à nouveau bénéficier des permis de séjour et d’établissement, alors qu’il vivait depuis des années en Suisse.»

Qui aime bien châtie bien

Fernand Melgar l’avoue, il a beaucoup potassé pour devenir Suisse. Il a lu la Constitution fédérale du début à la fin – «Vous savez que c’est la seule Constitution au monde qui a un article consacré à la défense du cinéma?» «J’étais fier de devenir Suisse; pour moi, il fallait le mériter.» Il est comme ça, Fernand Melgar: avec lui, c’est un peu tout ou rien. Il se lance dans une nouvelle anecdote. Et raconte son test de naturalisation. «Un ex-étranger, visiblement touché par le syndrome «Je suis plus Suisse que Suisse», m’a posé des questions vachardes. Comme de demander quel est le nom des trois tunnels entre Lausanne et Montreux. C’est un PLR pur souche de la commission de naturalisation qui a pris ma défense. Avant de me donner la nationalité en me lançant: «Bienvenue dans la suissitude!» Ses jumeaux ont reçu le passeport à croix blanche le même jour que lui.

Une fois devenu Suisse, le réalisateur utilisait encore souvent son passeport espagnol. «C’est un visa israélien qui m’a poussé à utiliser le suisse quand il fallait me rendre dans certains pays. J’ai donc un passeport «Israël friend--ly» et un autre, «arabe friendly». Plutôt utile, non?»

«Le passeport suisse est franchement un bel objet, qui a de la gueule.» Il ajoute: «Je suis patriote, mais pas nationaliste.» Un patriote empêcheur de tourner en rond qui dégomme la Suisse dans la plupart de ses documentaires? Stop. Pas question pour Fernand Melgar de se sentir habité pas un sentiment de trahison. Lui, qui court les festivals à l’étranger, se voit plutôt comme l’ambassadeur d’une Suisse dont il serait un peu la «mauvaise conscience». «Quand on m’invite dans les festivals, je commence toujours par dire que si je fais ce genre de film, c’est précisément parce que je suis fier d’être Suisse, de nos valeurs. Oui, je dénonce certaines lois, et notre politique d’asile, mais j’explique notre système de démocratie directe, fragile. Et je rappelle toujours que la Suisse est le berceau des Conventions de Genève et du droit humanitaire. Qui aime bien châtie bien, pas vrai?»

Fernand a donné des prénoms du Sud – espagnol et italien – à ses enfants. Mais lui-même a perdu son «o» très tôt, sauf dans ses documents d’identité, qu’il nous montre. Tiens, ne serait-il pas lui aussi touché par le syndrome du «plus Suisse que Suisse», qui cherche malgré tout à cultiver ses racines étrangères? Non, dit-il. Perdre son «o» n’était pas un choix ni une volonté de se fondre plus rapidement dans le paysage. C’est sa maîtresse d’école enfantine qui, le premier jour, lorsqu’il s’est présenté, a décidé de franciser tous les prénoms à consonance étrangère. «Et cela m’a plutôt plu. Ça m’a aussi permis de m’affranchir de mon père, dont je portais le prénom». A partir de ce jour-là, Fernando (Fernandito, à la maison) est définitivement devenu Fernand.

Fernand Melgar se dit aujourd’hui totalement double-national. «Je passe de l’un à l’autre quand ça m’arrange. Même si, il est vrai, je me sens de moins en moins Espagnol.»

On lui demande comment ses parents ont réagi quand il a reçu le passeport suisse. Silence. «Je ne sais même pas si mon père l’a su avant de mourir. Ma mère, elle, a eu une réaction toute simple: «Maintenant, au moins, ils ne pourront pas t’expulser.» 

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