Hautes écoles

Projet lémanique pour former davantage de médecins

Les universités de Genève et Lausanne, ainsi que l'EPFL, proposent de former une quarantaine d'étudiants, possédant des bachelors scientifiques ou d'ingénieurs

Les universités de Genève et Lausanne, ainsi que l’EPFL, préparent leur riposte. Suite à la publication d’un rapport commandé par le Secrétariat d’Etat à la formation, qui préconise la création d’écoles de médecine à l’américaine pour lutter contre la pénurie de médecins en Suisse, les hautes écoles lémaniques peaufinent une contre-proposition commune: au lieu du modèle des «Medical Schools», elles entendent développer à plus large échelle l’année passerelle actuellement réservée à un petit nombre d’étudiants. L’idée? Permettre à une quarantaine de détenteurs d’un bachelor scientifique d’entrer en médecine après une année de raccordement, explique Jean-Daniel Tissot, le doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne. «L’EPFL mène en effet des discussions avec ses partenaires, l’Université de Lausanne et l’Université de Genève sur le futur de la formation en médecine», confirme Madeleine von Holzen, la porte-parole de l’EPFL, sans entrer dans le détail du projet pour l’instant.

Cette année passerelle existe depuis trois ans pour donner à certains étudiants la possibilité de se réorienter vers les études médicales, en rattrapant des matières comme la physiologie ou l’anatomie par exemple. Elle permet ainsi à des bacheliers ou à des titulaires de masters venant de l’EPFL, de facultés des sciences et de biologie d’accéder au master en médecine. Ceci sur dossier et sur la base d’un entretien. «Peut-on élargir cette possibilité? La réponse est clairement positive», affirme Jean-Daniel Tissot. Aujourd’hui, entre 5 et 10 personnes en bénéficient chaque année, le projet est de passer à une quarantaine; 20 places en master seraient garanties à Lausanne, dix à Genève, des discussions sont en cours pour les 10 places restantes.

«Ces 40 médecins supplémentaires seraient surtout des médecins ingénieurs orientés vers la médecine de pointe, la recherche, l’ingénierie, par exemple en radiologie ou en médecine nucléaire. Un autre domaine que nous pourrions développer conjointement avec l’EPFL concerne le développement d’outils de simulation pour les étudiants, par exemple en réanimation ou en dissection», poursuit Jean-Daniel Tissot.

«Notre projet est basé sur 7 ans d’études. Nous n’entrons pas en matière sur un modèle de formation en six ans (trois en bachelor et trois en master)», souligne le doyen. Une formation au cours de laquelle les étudiants commencent leurs études dans un domaine scientifique, puis suivent une école médicale plus professionnalisante: cela ressemble davantage à la formation anglo-saxonne. Ce système a notamment séduit l’ancien recteur de l’Université de Bâle Antonio Loprieno, mandaté par la Confédération pour rédiger un rapport sur la formation médicale. Depuis que ce texte a été publié, il déclenche de nombreuses réactions hostiles. «Cela ne correspond pas à notre culture. En Europe, la pédagogie médicale s’est mise en place différemment avec le développement de connaissances intellectuelles et de compétences médicales pratiques en parallèle dès le début du cursus», commente Laurent Bernheim, vice-doyen en charge de l’enseignement à la Faculté de médecine de l’Université de Genève.

Grandes manoeuvres

Le projet lémanique, comme le rapport Loprieno, s’inscrit dans un contexte de grandes manœuvres pour aménager, réformer et développer les études de médecine. Dans sa «stratégie pour lutter contre la pénurie de médecins et encourager la médecine de premier recours», le Conseil fédéral était parvenu à une estimation des besoins en formation: il fallait, selon lui, entre 1200 et 1300 médecins supplémentaires par an, soit une hausse d’environ 40% des 700 à 800 diplômes délivrés chaque année en Suisse. Pour soutenir l’augmentation du nombre d’étudiants, quelques 100 millions sur quatre ans ont été promis par la Confédération en juin dernier; ce crédit fera partie du Message sur la formation, la recherche et l’innovation 2017-2020, qui devrait être présenté au début 2016.

La promesse de cette manne fédérale a excité les ambitions. Plusieurs cantons et hautes écoles ont développé des projets d’études de médecine. C’est le cas du Tessin (pour un master), de Saint-Gall, de l’EPFZ (avec un projet de bachelor) ou de Fribourg. Le Conseil d’Etat a confirmé mardi que le canton bilingue souhaite mettre en place un master «avec un programme orienté vers la médecine de famille», après le bachelor déjà proposé à l’Université de Fribourg. Le «nombre de médecins formés en Suisse ne couvre pas les besoins (du) système sanitaire qui fait massivement appel aux diplômés venant de l’étranger», constate le gouvernement.

Le projet lémanique, lui, ne vise pas spécifiquement la médecine de premier recours; il s’agit plutôt, en formant des ingénieurs-médecins de «répondre aux enjeux technologiques du futur et aux besoins d’une médecine hautement spécialisée», souligne Laurent Bernheim. «Nous réfléchissons à la meilleure manière de réinventer et de développer la formation médicale», complète Jean-Daniel Tissot. S’agissant de la lutte contre la pénurie, les deux facultés de médecine ne partent pas de zéro. Elles ont déjà augmenté leurs capacités: à Lausanne, le nombre de diplômés passera de 110 en 2009 à 220 en 2019; à Genève 150 médecins seront formés chaque année dès l’année prochaine, soit un total de 370 par an. «La Suisse romande représentant 25% de la population, on peut ainsi considérer, estime Laurent Bernheim, qu’elle forme suffisamment de médecins, contrairement à la Suisse alémanique.» C’est sans doute ce qui explique que le dossier soit bien plus brûlant et polémique outre-Sarine.

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