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Le Mont-Blanc a de plus en plus de mal à se tenir debout

Le permafrost, sorte de ciment de glace qui lie la roche, fond sous l’effet des pics de chaleur. Conséquence: les écroulements explosent tant en fréquence et qu’en volume.

Au pied du Mont-Blanc, parler du réchauffement climatique revient à s’appesantir sur le destin funeste de la mer de glace. Selon les mesures du laboratoire de glaciologie de Grenoble, le plus grand glacier de France (32 km2) a perdu plus de trois mètres d’épaisseur lors de l’année écoulée, soit trois fois plus que lors d’une année ordinaire. Mais un autre phénomène, tout aussi alarmant, est pointé par les observateurs: la chute des montagnes. 2015 devrait être une année record en la matière avec déjà pas moins de 160 écroulements recensés dans le plus haut sommet d’Europe occidentale. Il n’y en eut que 15 en 2014.

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Juillet, le mois le plus chaud

Selon Météo France Chamonix, juillet 2015 a été le mois le plus chaud jamais enregistré avec une température moyenne de 20°2 (contre 20°1 en juillet 1983 et 18°7 en août 2013). Le 5 juillet dernier, le baromètre est même monté à 35°7. Mais en matière d’écroulements le plus gros reste sans doute à venir cet automne et durant l’hiver. «La chaleur emmagasinée par la roche met parfois du temps à atteindre la glace. La pénétration de la chaleur en profondeur liée aux températures de cet été devrait donc se poursuivre dans certains secteurs jusqu’en janvier» prévient le géomorphologue Ludovic Ravanel, 33 ans, chargé de recherche CNRS au laboratoire EDYTEM (Environnements, Dynamiques et Territoires de la Montagne) au Bourget-du-Lac (Savoie).

Une montagne, c’est extrêmement fracturé, ce n’est pas homogène, c’est parfois un empilement de cailloux cimenté par la glace

Le scientifique évoque le dégel du ciment de glace qui lie les Alpes. «Si la glace fond du fait du réchauffement du permafrost, des pans entiers de versants peuvent se déstabiliser, avertit-il. Une montagne, c’est extrêmement fracturé, ce n’est pas homogène, c’est parfois un empilement de cailloux cimenté par la glace. Avec un dixième de degré de plus par an, on se rapproche à certaines hauteurs au zéro degré, la stabilité des parois est alors remise en question».

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De grands écroulements

Des écroulements (le terme s’applique au-delà d’un volume de 100 mètres cubes de roche) survenus en août à la Tour Ronde et à l’Aiguille du Tacul ont donné lieu à des vidéos saisissantes diffusées par la société de prévention et de secours en montagne La Chamoniarde. Ludovic Ravanel estime que le niveau de la canicule 2003 a déjà été dépassé. Cette année là, un grand nombre d’écroulements s’est produit dans tous les massifs de haute montagne des Alpes, depuis le massif des Écrins en France jusqu’aux HoheTauern en Autriche. «Les brutales et importantes précipitations ont aussi participé à la dégradation cet été du permafrost» indique le chercheur.

Le permafrost (ou pergélisol) est un terme géologique qui désigne un sol dont la température se maintient en dessous de 0°C pendant plus de deux ans consécutifs. Il affecte un peu plus de 20% des surfaces émergées du globe. La plupart des écroulements de parois se produisent entre 3100 et 3500 mètres d’altitude. «Au-dessus, le permafrost est le plus souvent encore suffisamment froid pour permettre une stabilité assez bonne» souligne Ludovic Ravanel. Il reste que le permafrost est en train de fondre pour la première fois depuis la fin du dernier âge glaciaire, il y a 11 000 années.

Une couche gelée qui contient des milliards de tonnes de matière organique

Des simulations du centre national pour la recherche atmosphérique (NCAR) aux Etats-Unis montrent que plus de 50% des territoires recouverts de la couche supérieure de permafrost pourraient disparaître d’ici 2050. Les scientifiques s’inquiètent des effets climatiques de ce dégel. Cette couche gelée contient en effet des milliards de tonnes de matière organique essentiellement composée de carbone et de méthane qui pourrait être donc libérées dans l’atmosphère. Or le méthane est un gaz à effet de serre très actif, plus puissant que le CO2, responsable en partie donc du réchauffement climatique.

Ludovic Ravanel, qui est aussi moniteur d’escalade et a été accompagnateur à la Compagnie des guides de Chamonix, s’intéresse particulièrement au massif des Drus, deux pics du Mont-Blanc qui culminent à 3 700 mètres. En juin 2005, 260 000 m3 de roche s’étaient détachés, rabotant la paroi. Fin 2011, deux autres écroulements étaient observés.

715 000 tonnes de roche ont chuté

En juin 2005, 715 000 tonnes de roche chutent. Pour s’assurer que les Drus craquent véritablement, il a fouillé le passé en reconstituant 150 ans d’évolution des parois rocheuses des aiguilles de Chamonix pour mettre en lumière la concomitance des écroulements avec les années de fortes chaleurs. Il a rassemblé près de 400 clichés (tous ne sont pas exploitables) dénichés dans les musées, les albums des guides, les revues de la montagne, les vieilles cartes postales. On sait ainsi que les Drus ont aujourd’hui perdu leur profil légendaire de jadis et qu’une cicatrice d’arrachement de 600 mètres de haut et 100 de large est apparente.

Les chaleurs estivales peuvent continuer à pénétrer en profondeur alors que la surface a déjà regelé

De son inventaire, le géomorphologue établit que de 1850 à 1940 la face est restée stable puis les années 40-50 suivantes très chaudes ont vu une multiplication des écroulements. S’en est suivi un répit. Mais les deux décennies 1990 et 2000 ont vu une explosion de ces écroulements, en fréquence et en volume. Ludovic Ravanel, qui rappelle que la température a augmenté de deux degrés à Chamonix depuis les années 1930, prédit «des choses très impressionnantes avec une accélération des événements dans les prochaines décennies car la glace dégèle plus profondément chaque année et toujours plus haut». «Les chaleurs estivales peuvent en effet continuer à pénétrer en profondeur alors que la surface a déjà regelé» dit-il. Le chercheur qui est passé par l’Université de Lausanne et l’école polytechnique de Zurich collabore avec ses confrères suisses «qui font le même état des lieux». «J’ai une approche plutôt naturaliste, de terrain, eux plus physique et mathématique, nous sommes complémentaires» juge-t-il.

Les habitués de la montagne (alpinistes, skieurs, randonneurs, travailleurs, secouristes) sont évidemment les premiers témoins mais aussi les premières victimes des écroulements. Il y a 1800 infrastructures en France (refuges, gares de téléphérique, implantations touristiques) posées sur du permafrost. Cet été des éboulements dans le couloir du Goûter ont poussé les gendarmes à déconseiller cet itinéraire au Mont-Blanc (tout comme en 2003). Mais les écroulements peuvent également entraîner dans leur sillage des avalanches de neige ou de glace. Les spécialistes citent en exemple la vallée de Kolka-Karmadon dans le Caucase russe ensevelie en 2002 par une coulée. Cent quatre vingt habitants étaient morts.

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