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Que pensent les musulmans de Suisse des attentats de Paris?

Les organisations islamiques suisses redoutent un climat de suspicion après les attaques en France. Des voix au sein de la communauté appellent à mieux lutter contre la radicalisation

Quelques heures seulement après les attentats à Paris, samedi matin, l'Union vaudoise des musulmans exhortait ses membres à descendre dans la rue à Lausanne, pour manifester leur solidarité avec les victimes française. Et tenter, aussi, de contrer l'amalgame entre islam et terrorisme. Dimanche, 16 fédérations regroupant quelque 250 associations islamiques en Suisse ont associé leurs voix pour «condamner ces attaque lâches et aveugles, ce crime abject contre notre humanité» et défendre «la paix sociale et religieuse chèrement acquise en Suisse». L'habitude qu'avaient les organisations musulmanes de rester retranchées dans leur silence appartient au passé. 

C'est devenu un réflexe: chaque acte barbare amène son lot de dénonciations de la part des représentants musulmans, effarés qu'à nouveau leur religion serve de justification au meurtre. Inquiets, aussi, de voir s'installer un climat de suspicion. Dans un parc public à Saint-Gall, un coran a été retrouvé brûlé au lendemain des attaques. Dans ce contexte très tendu, des voix s'élèvent pour appeler à aller plus loin et améliorer la prévention des phénomènes de radicalisation. La plus grande crainte des musulmans de Suisse: qu'un jour, un djihadiste de retour d'Irak ou de Syrie ne commette un crime, ici aussi.


«Nous distancer ne suffit pas»

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Photo: Keystone

Depuis vendredi, l’imam de Berne Mustafa Memeti ressent une «profonde tristesse» :«Nous sommes tous sous le choc». Le Bernois originaire de Serbie porte un regard sévère sur la constellation d’organisations musulmanes de Suisse: «sur le plan rhétorique, nous sommes parfaits. Mais notre fonctionnement anarchique pose problème. Nous devons mieux connaître nos imams. Moi-même, en tant que président d’une fédération d’organisations, je n’ai aucun droit de regard sur les lieux de culte qui la composent, ni sur le contenu des prêches. Comment pourrais-je me porter responsable de ce que je ne connais pas?» Il plaide pour une formation des imams en Suisse, mais aussi pour davantage de contrôle sur les lieux de culte musulmans.

Sa proposition: créer sans attendre une instance religieuse centralisée - chargée par exemple de choisir les prédicateurs - ou accorder davantage de prérogatives aux associations faîtières en la matière. Les actes commis par les terroristes, dit-il encore, n’ont rien à voir avec l’islam: «ils relèvent d’un problème politique et idéologique». Mais les musulmans ne doivent pas seulement s’en distancer. «Nous, en tant que citoyens, avons le devoir de ne laisser aucune chance à cette idéologie et de tout faire pour qu’elle ne pénètre pas nos cercles».

Il met en garde toutefois: la responsabilité n’incombe pas seulement aux cercles musulmans. Les autorités doivent veiller à ne pas favoriser l’émergence d’une société parallèle «getthoisée». «Les terroristes instrumentalisent les divisions sociales. L’intégration ne signifie pas seulement la maîtrise d’une langue. Cela veut dire veiller à ce que chacun ait des perspectives».


«Nous devons apporter une réponse théologique»

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Photo: Véronique Botteron pour Le Temps

Pour le théologien du centre Islam et société de Fribourg, Serdar Kurnaz, il est important que les musulmans s'expriment suite aux attentats terroristes. Mais ils ne devraient pas se contenter de «déclarer que ces actes n'ont rien à voir avec l'islam». L’État islamique, poursuit le théologien, s'inscrit dans un courant qui tente d'appliquer une certaine lecture du coran, «absolue et catégorique». «C'est la lecture qui prévalait à une époque où les musulmans étaient en guerre». Or des individus sont attirés par cette interprétation et les appels à la violence qui en découlent: «C'est un problème théologique. Nous devons y apporter une réponse théologique, pour montrer une autre voie».

Comment explique-t-il la force d'attraction exercée sur certains jeunes par les appels à la violence? «C'est souvent lié à la biographie des individus qui partent combattre. Ils ont de grosses difficultés à s'insérer dans la société. Ils sont attirés par un monde en noir et blanc, car c'est plus facile à comprendre».

Serdar Kurnaz compare ce phénomène aux mouvements d'extrême-droite. «Nous devons passer par un processus d'explication, montrer que cette image est fausse, qu'il en existe d'autres. Face à ce problème, les organisations de musulmans ont intérêt à se connecter et discuter plus étroitement. Mais la communauté scientifique et la société dans son ensemble porte une responsabilité».


«La meilleure réponse est l'éducation»

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Photo: Keystone

La lassitude perce dans la voix de Hafid Ouardiri, président de la Fondation de l'Entre-connaissance. «N'en déplaise à certains, ces actes lâches n'ont rien à voir avec l'islam. Nous avons toujours la même réponse. Mais il n'y en a pas d'autre». Après la lassitude, l'inquiétude: l'ancien porte-parole de la mosquée de Genève se fait l'écho des dires de jeunes filles musulmanes, cibles suite aux attentats de propos «abjectes» à l'école, accusant les musulmans d'être à l'origine des violences. «Nous sommes sous pression», dit Hafid Ouardiri, qui exhorte les musulmans à «prendre leur destin en main, à exiger de pouvoir choisir eux-même leurs imams et remplacer le silence par la parole intelligente».

Celui qui avait fait mai 68 en France avant de s'exiler en Suisse invite à ne pas oublier l'historique des événements: «le chaos a été créé par les grandes puissances. Les jeunes attirés par la violence sont dans une logique de revanche. Ils n'ont rien réussi. Ceux qui les endoctrinent savent bien comment s'y prendre pour les manipuler». La meilleure réponse à apporter à la tentation extrémiste? L'éducation, affirme-t-il: «Les réseaux sociaux font un travail dévastateur. Les organisation musulmanes doivent encadrer, diffuser l'islam du milieu. En France et en Belgique, les imams devront être à la hauteur de leur fonction et faire le ménage. On ne peut plus laisser des prédicateurs rétrogrades en liberté dans la nature».


«Les organisations musulmanes font partie de la solution»

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Photo: Keystone

Le président de l'Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM), Pascal Gemperli, fait part de son inquiétude pour l'avenir des musulmans en Suisse. Il s'attend à une «pression politique et sociale supplémentaire». La tension a grimpé d'un cran encore en début de semaine, quand les médias alémaniques se sont fait l'écho d'un nouveau cas d'un jeune radicalisé au cours des derniers mois, parti en Syrie depuis Winterthur. «Nous ne devons pas en faire un problème de religion. La radicalisation répond avant tout à des logiques politiques. Les organisations islamiques ne sont pas responsables de ce problème, mais elles font partie de la solution, aux côtés des parents, de l'école. Nous sommes les premiers à vouloir éviter ce genre de drame ! Mais pour coopérer, nous avons besoin d'établir une relation de confiance avec les autorités». Le Thurgovien converti à l'islam redoute que ne s'instaure «un climat général de suspicion».

Il cite en exemple une circulaire de la police cantonale thurgovienne, adressée en octobre aux écoles, administrations et associations de jeunes du canton. Elle considère comme des «signes de radicalisation», entre autres, un changement vestimentaire (porter une barbe), le fait «d'exprimer de la sympathie pour l'islam» ou de rencontrer des problèmes financier. «Autant dire que tout le monde est suspect!». A ses yeux, la confiance des politiciens n'est pas gagnée : «Nous devons encore expliquer à nos concitoyens que nous respectons la loi. Alors nous continuons à clarifier, rassurer. Mais je suis sûr que ce n'est qu'une question de temps avant que nous soyons véritablement acceptés».


«Nous devons présenter un front uni contre la terreur»

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Photo: Bertrand Cottet

Pour Montassar BenMrad, le terrorisme prend une nouvelle dimension avec cet attentat: «il ne vise pas seulement un symbole, mais la population». Face au risque de voir la peur s'exacerber, il est d'autant plus important aux yeux du président de la Fédération d'organisations islamiques de Suisse (FOIS) de «présenter un front uni contre la terreur».

Aux yeux de ce Vaudois né en Tunisie, cadre dans une multinationale, le contexte helvétique est pourtant très différent: «La Suisse n'a pas de passé colonial, elle n'est pas engagée dans une guerre. Le jeunes musulmans ont des perspectives. Le risque zéro n'existe pas, mais il est clairement moins important». Qu'en est-il des jeunes partis dans des zones de combat depuis Genève ou Winterthur? «Ils sont pris dans un mécanisme sectaire et non dans un groupe traditionnel musulman. Ces jeunes se déconnectent peu à peu des imams et de mosquée. Ils s'abreuvent d'informations erronées sur internet. Leurs connaissances de l'islam sont pauvres. Ils ont souvent un passé dans la petite délinquance et se cherchent une identité».

Le président de la FOIS met en garde contre la stigmatisation des associations de musulmans: «Elles sont souvent prêtes à agir rapidement lorsqu'un problème se présente. Plusieurs fédérations sont déjà en contact avec les autorités. Mais les premiers à avoir une responsabilité dans l'accompagnement des jeunes, ce sont les parents, l'école ou les services sociaux. Quant aux imams fichés, si l’État a des informations concrètes, il doit analyser les risques et agir».


«Se distancer, c'est s'identifier»

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Photo: Nicolas Blancho devant le Parlement à Berne - Keystone

Le conseil central islamique suisse (CCIS) présidé par Nicolas Blancho manque rarement une occasion de communiquer, sur Twitter ou Facebook. Après les attentats de vendredi, il a préféré le silence. «Nous ne pouvons pas nous distancer après chaque événement. Bien sûr, nous déplorons ces attentats et partageons la peine des victimes. Mais se distancer, cela signifie s'identifier. Or nous ne sommes pas responsables de ces actes et nous ne nous identifions pas à l’État islamique», explique J. Rashidi, porte-parole.

Les limites ne sont pas si claires pourtant, pour certains des «amis» du CCIS sur les réseaux sociaux. Sur son mur Facebook, au lendemain de l'attentat, l'organisation a dû modérer les discussions et effacer des commentaires virulents, dont certains, selon 20 Minuten, n'hésitaient pas à saluer les attaques. La Sonntagszeitung rapportait quant à elle dimanche dernier les propos de ce membre du CCIS, publiés sur un post privé sur Facebook: «la France l'a mérité. Il devrait y avoir plus d'attentats encore contre ce sale Etat».

L'homme qui avait par le passé tenu des responsabilités au sein du Conseil central islamique se défend dans le journal de toute apologie de la terreur. Pourtant la réaction interpelle: le Conseil central islamique peut-il encore affirmer n'avoir pas besoin de se distancer? «Nous sommes contre toute forme de violence, mais nous ne pouvons pas surveiller tous nos membres. Nous allons prendre contact avec cette personne pour clarifier les choses».

Histoire de ne pas mettre encore de l'huile sur le feu, le CCIS a décidé de repousser un entretien qui devait être publié samedi sur son site, avec le scheikh Abd Allah al-Muhaysini, un prédicateur saoudien qui soutient des groupes rebelles en Syrie. «Nous avons estimé que ce n'était pas le bon moment pour mener une discussion critique sur le thème de l'extrémisme religieux», souligne J. Rashidi. Face à l'attraction exercée par les combattants en Syrie sur certains jeunes, il faut répondre par des arguments théologiques, affirme le CCIS, qui défend une ligne rigoriste. «La plupart du temps, le jeunes se radicalisent en secret. Lorsqu'on s'en rend compte il est déjà trop tard. Mais il ne faut pas oublier que, sur 450 000 musulmans, 99,9% en posent aucun problème».


«Les musulmans de Suisse sont trop conservateurs»

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Photo: Keystone

Saïda Keller Messahli joue le rôle de poil à gratter au sein des communautés musulmanes. Elle estime que les représentants des organisations islamiques doivent sortir de leur silence: «Ce sont à eux d'aller dans la rue. Rédiger un communiqué ne suffit pas. Puisque de nombreux jeunes partis dans des zones de combat ont fréquenté des mosquées, alors celles-ci ne peuvent éviter ces questions». «En Suisse alémanique, les musulmans se taisent», rétorque-t-elle lorsqu'on signale la manifestation à Lausanne, de l'Union vaudoise des musulmans.

Au sein du Forum pour un islam progressiste qu'elle dirige, elle entend «opérer une lecture critique des textes et créer un lieu de débat». Aux yeux de cette Zurichoise d'origine tunisienne, musulmane non pratiquante, les cercles musulmans, en Suisse aussi, sont trop restrictifs. «Il y a un problème d'interprétation des textes, de liberté d'expression. Tant que la société musulmane, en Suisse et ailleurs, restera conservatrice, nous ne parviendrons pas à mener une vraie réforme». 

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