Justice

La lourde charge d’une ancienne employée contre Nestlé

Le procès d’une ex-cheffe de la sécurité alimentaire de la multinationale contre son employeur a débuté mardi à Lausanne. Yasmine Motarjemi réclame 2,1 millions de francs pour harcèlement et affirme que son employeur a voulu la détruire

Un duel de poids opposant une lanceuse d’alerte présumée au géant de l’agroalimentaire est entamé au sein de la capitale vaudoise.

La Chambre patrimoniale cantonale de Lausanne a recueilli mardi durant six heures le témoignage de Yasmine Motarjemi, ancienne sous-directrice chargée de la sécurité alimentaire au niveau mondial chez Nestlé. Les traits tirés, la mine défaite et abattue, cette femme de 60 ans accuse la multinationale de harcèlement moral, demande à son ancien employeur une constatation de la violation des droits de sa personnalité et réclame 2,1 millions de francs. La partie défenderesse comparaîtra le 16 décembre et à cette occasion Paul Bulcke, le patron de Nestlé, sera entendu. Pour le moment, l’entreprise ne fait pas de commentaire et préfère «laisser la justice faire son travail».

L’experte reproche au numéro un mondial de l’industrie alimentaire de ne pas lui avoir laissé faire son travail correctement et parle de «manœuvres dont le but était de la détruire professionnellement». Plus grave, ces agissements, selon elle, visaient à faire taire les dysfonctionnements dans la politique interne de sécurité alimentaire.

Recrutement à l’OMS

Yasmine Motarjemi travaillait pour la sécurité alimentaire de l’Organisation mondiale de la santé lorsqu’elle se fait débaucher en 2000 par Nestlé, «qui disait avoir besoin de [son] expertise». Ses recommandations pour combler les lacunes de la firme n’auraient pas été appliquées, ou très lentement, et c’est avec l’arrivée d’un nouveau chef de département qu’aurait commencé le mobbing.

«Ce qui est frappant, c’est que la personne qui a harcelé ma cliente n’est en fait que l’émanation du système, cautionné jusqu’au bout par toute la boîte», dénonce son avocat, Bernard Katz. «Nestlé avait besoin de Yasmine Motarjemi, qui était une référence mondiale, avait énormément publié et détenait un immense réseau. Mais plus que la lumière sur les faits, ce que recherchait l’entreprise était le cautionnement moral de ma cliente, ce qu’elle ne lui donnait pas.» Selon la partie demanderesse, les agissements de la multinationale ont alors été insidieux. «Lorsque vous ne vous entendez pas avec un collègue, vous le licenciez», explique l’avocat. «Là, ils l’ont gardée pour la détruire car ils voulaient éviter qu’elle aille divulguer leurs agissements ailleurs.»

Le public, premier visé

Aujourd’hui, Yasmine Motarjemi se présente comme une lanceuse d’alerte. Actuellement à l'Assurance Invalidité, sa carrière, sa position sociale, sa santé sont, selon elle, détruites. «Mais à long terme, c’est le public en général qui subira les dommages causés par des aliments non conformes aux normes de sécurité», prévient-elle. Après avoir tenté d’alerter les hautes sphères de la direction de son entreprise, c’est au Conseil fédéral, et précisément à Alain Berset, qu’elle s’adresse par une lettre en 2012.

A la question de la juge: «Est-ce que le harcèlement à votre égard a eu un impact négatif sur la sécurité alimentaire de Nestlé?» La plaignante répond oui, «nous aurions pu éviter certaines crises de sécurité alimentaire si j’avais pu correctement faire mon travail. Comme l’affaire de la contamination de produits à destination des enfants par de l’encre présente sur les emballages, l’affaire de la mélamine et d’excès d’iode dans des formules infantiles en Chine. Mon chef était prêt à omettre volontairement des préceptes de sécurité alimentaire pour me nuire, pour que je sois désignée responsable.» Suite des audiences le 16 décembre.

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