Drogues

Ruth Dreifuss: «L’Etat doit se substituer aux dealers»

A Genève, l'ancienne conseillère fédérale planche sur une légalisation du cannabis, y compris pour les mineurs confrontés à une consommation problématique. Elle livre un regard critique sur vingt ans de politique en matière de stupéfiants

Ruth Dreifuss suivra de près les délibérations de la prochaine session spéciale de l’ONU consacrée aux drogues, en avril 2016. Lors de la dernière réunion spéciale de l’ONU sur ce thème, en 1998, la Genevoise dirigeait la délégation suisse à New York en tant que cheffe du Département fédéral de l’Intérieur. Actuellement à la tête de la Commission consultative genevoise en matière d’addictions, elle planche sur un nouveau modèle de régulation du cannabis, dont elle livre quelques pistes de réflexion. Ruth Dreifuss interviendra lors de la conférence sur la légalisation des drogues ce jeudi à l’Université de Neuchâtel.*

Comment avez­-vous vu évoluer le débat sur les drogues en vingt ans?

Énormément de choses ont changé. La commission globale sur les politiques en matière de drogues, à laquelle j’appartiens, s'est créée il y a six ans avec comme premier objectif de créer un débat sur les conséquences sanitaires et sociales des politiques en matière de drogue. Nous pouvons dire maintenant que le tabou est rompu. Il ne pourra plus y avoir de faux consensus international comme celui de 1998 de «mener la guerre à la dogue» afin de réaliser un «monde sans drogue». Sans compter qu’en vingt ans, beaucoup de pays ont réalisé des réformes. En Europe, les mesures de santé publique se sont généralisées et aux Etats-­Unis, plusieurs Etats, portés par des votes populaires, ont légalisé le cannabis. Tout comme en Uruguay. Même si des pays comme l'Arabie séoudite ou la Russie restent très réfractaires au changement, nous sommes à un tournant.

En quoi consiste le tournant que vous évoquez?

Je vois émerger trois nouvelles tendances. D’abord, le développement de mesures de santé pour traiter les toxicomanies. Pendant longtemps, la répression a pris le pas sur les réponses médicales. Désormais on reconnaît qu’il s’agit avant tout de problèmes sanitaire. Deuxièmement, la décriminalisation des actes qui ne nuisent à personne d’autre qu’à ceux qui les commettent, comme consommer des drogues. Mais aussi la réduction des peines pour les dealers, les mules ou les cultivateurs: les ouvriers de la chaîne. Enfin, on considère davantage ces substances non seulement comme des drogues, mais aussi comme des médicaments, en particulier les opiacés et le cannabis. La répression des stupéfiants a longtemps limité la recherche clinique et l’usage médical. C’est en train de changer.

Qu'en est-il en Suisse?

La Suisse était pionnière dans les années 1990 en considérant la drogue comme un problème de santé publique, choisissant une politique qui combine prévention, traitement, réduction des risques et répression. Aujourd’hui, cette approche est reconnue comme une évidence. L’exploration de nouvelles voies concerne aujourd’hui la décriminalisation de la consommation et la régulation du marché des drogues. Et la Suisse n’est pas parmi les pays innovants.

Vous êtes favorables à la légalisation non seulement du cannabis, mais de toutes les drogues…

A la régulation, oui!

Cela revient au même…

Oui, mais je préfère mettre l’accent sur le fait que l’on place ces substances sous le contrôle de l’Etat, en fonction de leur dangerosité. Il existe un spectre énorme de régulation possible. Le principe étant que l’Etat contrôle le produit et non des mafias. Ce qui n’empêche pas qu’il puisse y avoir un marché illégal à la marge. Mais c’est différent que de laisser l’entier des stupéfiants aux mains de criminels. Je ne suis pas pour la libéralisation de la drogue, mais la libération des consommateurs: qu’ils ne soient pas livrés au marché noir.

La régulation permet-elle vraiment de réduire le marché noir?

Nous n’en avons pas encore la preuve. Mais dans tous les cas, pouvoir acheter des drogues de manière légale et ne pas être amené à alimenter des mafias représente un progrès. La drogue représente 300­ à 400 milliards par année de chiffre d’affaires, c’est l’un des secteurs les plus lucratifs du marché international, entièrement en mains criminelles. 

L’Etat deviendrait-­il un Etat dealer?

Mais que fait­-il lorsqu’il réglemente des médicaments? Il les met à disposition dans un cadre rigoureux, il fait de la prévention et réprime les abus. La répression est nécessaire, encore faut-­il qu’elle fonctionne. Aujourd’hui, on prétend imposer une interdiction qui ne fonctionne pas.

Quel est le meilleur modèle à vos yeux?

J'ai une préférence pour la voie du milieu. Le modèle idéal est inspiré de ce qu'on a fait pour le tabac: pas de pub, pas de consommation dans des lieux publics, des prix élevés, une attention particulière portée à la prévention auprès des mineurs, le développement de traitement de l'addiction, etc.

La prévention contre l’alcool et le tabac, pourtant, a un succès très relatif...

Oui, la consommation d’alcool a augmenté parmi les jeunes ces dernières décennies. Je sais d'expérience que les lobbys des multinationales productrices de cigarettes et d'alcool et des régions de culture du tabac et de la vigne sont influents. Il y a donc encore du chemin à accomplir dans la prévention.

Alcool et tabac sont beaucoup plus consommés que le cannabis ou les drogues dures. N’est­-ce pas la preuve que l’interdiction rend la substance plus difficile d’accès?

Il n’y a pas de corrélation entre le degré de mise en œuvre de la prohibition et la quantité de drogue utilisée. Ce n’est pas l’interdit qui explique cette différence, mais plutôt le fait que la consommation de tabac et d’alcool a été valorisée, tantôt comme une marque de virilité ou d’émancipation féminine. On sort d’un siècle de matraquage publicitaire favorable à la cigarette.

Une régulation n’empêcherait pas de nouveaux produits, plus forts, de se développer sur le marché noir…

Une réforme peut en effet avoir des effets non désirés de ce type. Seule l’expérience nous le dira. D’où l’importance d’avancer pas à pas: c’est ce que nous souhaitons faire dans le cadre d’un projet pilote de régulation du cannabis à Genève. J’ai toujours plaidé pour une approche prudente, sur la base d’expériences, avec un suivi scientifique sérieux, une information large du public avant que des décisions définitives ne soient prises.

Que faire des mineurs: interdire reviendrait à les pousser vers le marché noir…

Nous sommes en train de réfléchir très sérieusement à cela en Suisse, dans le cadre du projet d’association de consommateurs de cannabis à Genève. Les jeunes représentent le public le plus à risque. Une question difficile est de savoir, pour celles et ceux qui sont réfractaires à un traitement visant l’abstinence, si une consommation contrôlée, avec un soutien psychologique et social, ne leur permettrait pas de franchir ce mauvais cap.

Autoriser le cannabis aux mineurs? 

Là je parle d’une minorité de jeunes incapables de sortir d’une consommation dangereuse et qui pourraient entrer dans une spirale négative. Un jeune qui a une consommation problématique doit être aidé. Cela peut consister à dire: tu viens fumer chez nous, mais on est à tes côtés. Ou de l’autoriser à acheter de l’herbe dans un certain cadre, d’une certaine composition. Je vous livre l’état d’une réflexion encore au stade d’interrogation.

Qu’est-­ce qui vous incite à vouloir mener des réformes?

Nous sommes dans une situation contradictoire, avec une loi qui interdit l’usage des drogues, mais qui permet d’avoir des lieux de consommation dont l’utilité est reconnue.

C’est le résultat de votre politique…

Oui, la politique est une question de «fine­ tuning». J’ai accepté la contradiction pendant des années, car je savais qu’elle apporterait des effets positifs. Je l’ai non seulement acceptée mais mise en place. On m’a reproché, avec la politique des quatre piliers, d’avoir un double discours. Oui, c’est vrai. Et la seule façon d’en sortir est de lever l’interdiction, qui me paraît aujourd’hui avoir plus de conséquences négatives que positives.

Pensez­-vous que ce message peut être entendu aujourd’hui?

Le peuple suisse n’est pas aventureux. Mais si on avance prudemment, avec non pas un discours politique mais une démonstration scientifique, je crois qu’il est prêt à essayer de nouvelles solutions. On l’a prouvé dans les diverses votations sur les drogues, les réformes ont été soutenues. Il est vrai qu’il n’y a pas de pression populaire telle que je l’ai vécue à mon arrivée au Conseil fédéral, avec les scènes ouvertes de la drogue. La population est relativement satisfaite de l’état actuel des choses, excepté pour deux aspects: la jeunesse, dont la consommation inquiète, et la présence du deal de rue, qui gêne dans certains quartiers.

Mais la configuration actuelle, avec le virage à droite du parlement, permet-­elle de tenir ce discours sur la scène politique?

Tout est une question de prudence, d’information, de débats sans préjugés. La prescription d’héroïne a permis de donner réponse à des gens qui mourraient sur des trottoirs. C’est un motif de fierté pour la Suisse: le premier local d’injection a été ouvert à Berne. Maintenant, nous sommes dans une période calme, nous avons donc les moyens de réfléchir aux meilleures réformes possibles, puis de les entreprendre. 


*Faut-il légaliser les drogues? Enjeux actuels des politiques en matière de drogue en Suisse et dans le monde. Université de Neuchâtel, Aula des Jeunes-Rives, Espace Louis-Agassiz 1, 18h.

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