TOURISME

La crainte pour l'avenir des stations de ski réveille les egos des quatre Vallées

En Valais, la crise du tourisme hivernal attise les anciennes rancunes et force les vieux ennemis à collaborer. Les quatre stations du plus grand domaine skiable du pays envisagent de fusionner malgré les guerres d’ego

A l’heure de l’apéro, le baron est de bonne humeur. Dans son quartier général organisé autour de la télécabine de Veysonnaz, Jean-Marie Fournier vient d’apprendre que les deux tiers de ses 3000 lits destinés à la location seront occupés à Noël. Au moment où les acteurs du tourisme s’inquiètent d’un hiver qui s’annonce «difficile» ou «dangereux», il a déjà assuré les mois de janvier et de février par la vente de forfaits comprenant l’hébergement et les abonnements. Surtout à des touristes de l’Est, polonais ou tchèques. A ceux qui l’accusent de casser les prix, il répond que «si les hôtels et les cabines sont vides, les charges sont les mêmes». Lui seul connaît le chiffre d’affaires de la station. Malgré un actionnariat en partie composé de collectivités publiques, Téléveysonnaz loue toutes ses installations à VIP, la société de Jean-Marie Fournier. Signe de la difficulté du contexte, ce loyer a été réduit de 2,3 à 2 millions de francs en 2014.

Lire l'éditorial : L’hiver sans neige sonne le glas du ski industriel

Le grand tournant du tourisme hivernal

Dans les autres stations des quatre Vallées, le discours reste plus mesuré en attendant la neige. Malgré la présence de 7000 skieurs le week-end dernier, le directeur général de Téléverbier, Eric Balet, appréhende un «hiver de tous les dangers». Même avec l’avantage de l’altitude, il prévoit une baisse du chiffre d’affaires de 5%, surtout à cause de la cherté du franc. A la fin de la saison dernière, il a constaté une baisse de 20% entre les chiffres d’avril 2015 et ceux d’avril 2014. «Avant l’abandon du taux plancher, nous étions déjà 30% plus cher que les Autrichiens» explique le président de Télénendaz Philippe Lathion. Pour lui, le Valais perd sa clientèle européenne, parce que «les législations sont faites de contraintes plutôt que d’encouragements». Fâché contre la Lex Koller, qui limite la vente de résidences secondaires aux étrangers, et la Lex Weber, qui limite la construction de résidences secondaires dans les communes, il rappelle que «la Suisse perd des parts de marché depuis 20 ans». Cet hiver, comme le précédent, le manque de neige menace le chiffre d’affaires crucial de Noël. A Thyon, le président Pascal Favre s’attend à une baisse de 7%, malgré l’enneigement mécanique d’une nouvelle piste.

En Valais comme en Suisse, le tourisme hivernal affronte un tournant. En 2015, la fréquentation des installations y a baissé de 3,8% par rapport à 2014. Il y a un peu plus d’une année, un inventaire montrait que 130 des 457 installations du canton nécessitent un remplacement rapide. Le président des remontées mécaniques valaisannes, Arthur Clivaz, estime que les investissements nécessaires dépassent le milliard de francs. Le parlement devrait traiter d’un projet de loi sur l’encouragement des remontées mécaniques dans les premiers mois de 2016. Parmi les propositions des initiants, on trouve une enveloppe de 470 millions de francs sur dix ans, dont 270 à la charge de l’Etat. Le tourisme représente entre 20 et 25% du PIB du canton.

Le Valais peine à envisager de nouveaux modèles

Pour de nombreux experts du tourisme, il y a trop de stations en Valais. Le politologue Christophe Clivaz, par exemple, martèle que les sociétés trop petites et éclatées «doivent se regrouper pour augmenter leur surface financière». Dans un ouvrage publié le mois dernier, il incite les stations sises aux altitudes les plus basses, et qui souffrent d’un déficit d’enneigement naturel, à diversifier l’offre estivale et développer le tourisme doux. Il cite en exemple le canton de Vaud, qui limite ses investissements dans le ski aux plus hautes altitudes. Il critique aussi le Valais, qui «peine à envisager de nouveaux modèles».

Attablé dans son hôtel, Jean-Marie Fournier, lui, ne «croit pas trop au réchauffement climatique lié à l’activité humaine», et maudit «les écolos». Le WWF vient de faire opposition à l’un de ses projets d’enneigement mécanique. Pour le promoteur, «le tourisme doux est un tourisme mou»: Il ne produit pas la même valeur ajoutée que le ski, et «il ne génère par les ressources suffisantes à faire vivre les populations de montagne». Par contre, il entend fusionner rapidement la station où il possède presque tout, Veysonnaz, avec sa voisine sur laquelle il a mis la main il y a quelques années, Nendaz. Pour devenir l’actionnaire majoritaire de Télénendaz et entrer au conseil d’administration, il avait racheté des actions que Téléverbier convoitait aussi. Le chiffre d’affaires de la nouvelle société pourrait avoisiner les 30 millions de francs. Pour lui, «la fusion d’exploitation et les économies d’échelle ont déjà été réalisées dans les faits».

On vend les meubles

Certains actionnaires minoritaires espèrent encore bloquer le processus. Ils accusent Jean-Marie Fournier et Philippe Lathion d’appauvrir Télénendaz au profit de Téléveysonnaz, en vendant les actifs de la société tout en distribuant des dividendes. La vente d’un hôtel explique le bénéfice de l’exercice 2015. Régulièrement, des terrains à bâtir, parfois situés sur les pistes de ski, sont cédés à des particuliers. Pour l’un de ces actionnaires, «on vend les meubles». Pour un autre, «il est minuit moins cinq». Ils estiment que «la dilapidation du patrimoine empêche les investissements et diminue l’attractivité du site». Malgré l’augmentation du nombre de lits et des prix des abonnements, les recettes diminuent, et les comptes affichent 3,5 millions de pertes opérationnelles.

Le président de la société, Philippe Lathion, ne fait pas la même lecture des comptes de Télénendaz: «Ces critiques sont imméritées». En vantant des axes principaux, «remis à neuf», il soutient que «les actifs vendus n’étaient pas nécessaires à la stratégie de la société», et que «les dividendes prélevés sur le bénéfice n’entament pas les réserves». Il explique que Télénendaz a réduit sa dette de 50 à 11 millions de francs en dix ans, tout en investissant 56 millions de francs. Pour lui, «Nendaz se porte très bien». Il ne doute pas que «la fusion se fera».

Ces fusions qui réveillent les guerres d’ego

Téléverbier et Jean-Marie Fournier se disputent depuis longtemps le contrôle du domaine des quatre Vallées, le plus grand du pays, capable de générer près de deux millions de journées de ski par année. Par le passé, plusieurs bras de fer ont miné les accords fragiles qui réglementent la collaboration des deux sociétés. Aujourd’hui, Téléverbier reste l’actionnaire principal de Télé-Thyon, et tient donc les deux extrémités des pistes. Actionnaire majoritaire de Téléveysonnaz et de Télénendaz, Jean-Marie Fournier, lui, tient le centre.

Il y a quelques mois, le promoteur a proposé une fusion à trois à Téléthyon, dont les installations jouxtent celles de Téléveysonnaz. Mais la petite station a refusé. Un membre de son conseil d’administration parle de «conditions inacceptables»: «Il s’agissait de dissoudre Thyon dans la société de Jean-Marie Fournier». A l’Est du domaine, nombreux sont ceux qui n’ont pas vraiment digéré le renouvellement de la convention des quatre Vallées en octobre 2014. Télé-Thyon devra payer 330 000 francs par année à Téléveysonnaz pendant dix-huit ans, soit 5,9 millions de francs. Jean-Marie Fournier l’admet: «J’ai gagné sur toute la ligne». Débouté par les tribunaux, il avait choisi de dénoncer la convention, dont l’économie de toute la région ne saurait se passer. En forçant ses partenaires à une négociation «épique» avec la médiation du gouvernement, il a obtenu plus qu’espéré. Les perdants parlent de «racket», et dénoncent toujours un accord signé «pistolet sur la tempe».

La convention ne pourra pas tenir dix-huit ans

Dans les quatre Vallées, plusieurs observateurs estiment que «la convention ne pourra pas tenir dix-huit ans». Elle ne prévoit pas de clé de répartition pour les ventes d’abonnements en ligne, alors que les recettes des guichets électroniques progressent partout. Les statistiques montrent aussi un important transfert des skieurs de Nendaz vers Verbier. Une part de plus en plus importante des touristes qui acquièrent leur ticket d’entrée aux caisses de Télénendaz utilisent plutôt les pistes et les installations plus modernes de Téléverbier. La première société encaisse donc l’argent, tandis que la seconde s’acquitte des charges. Pour Jean-Marie Fournier, le mécanisme de rétrocession suffit à compenser ce déséquilibre. En affirmant que «les différentiels s’expliquent par les conditions d’enneigement plus que par la qualité des infrastructures», il ajoute: «piquer dans la caisse du copain, ce n’est pas dans l’esprit des 4 Vallées».

Le grand rassemblement des vieux ennemis

Actionnaire principal de Téléverbier depuis qu’il a racheté les actions de Jean-Marie Fournier, Christian Burrus milite pour une fusion des quatre sociétés du domaine skiable. Il ne s’intéresse pas vraiment aux désaccords qui portent sur quelques centaines de milliers de francs. Il préfère retenir que «les quatre Vallées ont gagné le temps nécessaire à regrouper les forces pour exister en Europe». Une fusion d’exploitation permettrait des économies d’échelle dans l’administration, et des économies substantielles dans les investissements. Il affirme qu’à Verbier, «la réflexion est aboutie». Il souhaite désormais définir un calendrier pour la création d’une société des quatre Vallées qui pourrait avancer un chiffre d’affaires de 100 millions de francs. Et il invite ses partenaires à rejoindre ce projet.

A Nendaz, Philippe Lathion énumère à la fois «les difficultés objectives et les problèmes irrationnels» qui font que ce projet «prendra plus de temps». A Veysonnaz, Jean-Marie Fournier est moins pressé de fusionner à quatre qu’à deux. Il explique que «ce n’est pas un thème de discussion aujourd’hui», tout en concédant que «rien n’est impossible». Pour le baron, la cotation en bourse de Téléverbier pose problème. «Je n’y vois que des avantages», répond Christian Burrus. Pour lui, «la plateforme boursière apporte des liquidités, de la visibilité et de la transparence». En promettant de transférer la cotation de Paris à Zürich, il ajoute encore une fois: «j’espère que les guerres d’ego sont terminées».

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