Médias

La droite pamphlétaire étend sa toile en Suisse

Antipresse est le dernier né d’une constellation de lieux d’expression de la droite dure. Au-delà de leurs différences, ces sites ont en commun leurs liens avec l’UDC et la conviction de révéler une information passée sous silence par le «système» politico-médiatique

Ce n’est pas un réseau organisé, plutôt une constellation d’individus isolés, dont les postures se rejoignent et se chevauchent via des plateformes web. Le réseau informel des pamphlétaires de droite, tendance antisystème, reflète l’expansion d’un élan réactionnaire proche de l’UDC en Suisse.

Ils ont en commun une méfiance à l’égard des médias grand public jugés trop à gauche et «bien-pensants», et la conviction de révéler une information que les élites passent selon eux sous silence. Le dernier né, Antipresse, n’échappe pas à cette tendance.

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Le message qui réunit ces lieux d’opinion éclatés: nous vous révélons ce que les autres vous cachent. Ils trouvent un écho certain auprès d’un public méfiant à l’égard de la classe politique et enclin à adhérer aux théories du complot. Deux camps se dégagent dans ce microcosme romand: les pamphlétaires anti-islam et les adeptes de la théorie du «complot américano-sioniste» portée par Alain Soral.

Les pamphlétaires de la droite conservatrice

Les journalistes de la droite conservatrice ont pour thèmes de prédilection l’immigration, la souveraineté nationale, l’identité ou le patriotisme. Mireille Vallette, Michel Garroté, Philippe Barraud, Stéphane Montabert, conseiller communal UDC à Renens, ou Albert Leimgruber, de l’Association pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), ont tous leurs propres blogs ou site, mais leurs textes sont régulièrement repris par lesobservateurs.ch.

Fondée par le sociologue genevois Uli Windisch, ex-directeur de l’institut des sciences de la communication, des médias et du journalisme de l’Université de Genève, cette plateforme visait à l’origine à fédérer un cercle d’intellectuels estimant n’avoir pas assez de place pour s’exprimer dans les circuits traditionnels de la presse.

75% de journalistes sont de gauche et seuls 1 à 2% sont proches de l’UDC, voilà le vrai problème

L’union n’aura pas tenu longtemps. Six mois après la création du site début 2012, deux de ses principaux artisans partaient, fâchés. «Je trouve sa politique éditoriale trop réactionnaire», explique Philippe Barraud, qui avait participé aux premiers mois d’existence du site.

Désormais, le journaliste vaudois se contente d’alimenter son propre site, commentaires.com, en ligne depuis août 2000. Il se définit comme un «conservateur éclairé», proche de l’UDC, sur les questions de sécurité et de défense de la souveraineté, mais fondamentalement écologiste et «plutôt sur une ligne de la décroissance». Il partage avec les autres polémistes la critique des médias «mainstream».

Uli Windisch estime lui aussi «dire des choses passées sous silence par les journalistes et la classe politique». Que ses positions soient la plupart du temps proches de celles de l’UDC, parti le mieux représenté au parlement, ne lui semble pas contradictoire avec cette idée. Il se dit «libéral de droite» et réfute toute «affiliation» avec le parti de Christoph Blocher. Son principal créneau consiste à pourfendre la «bien-pensance» et le «politiquement correct» des médias qu’il exècre: «75% de journalistes sont de gauche et seuls 1 à 2% sont proches de l’UDC, voilà le vrai problème. Je veux créer un courant de pensée collectif de la réinformation pour contribuer à un espace médiatique plus démocratique et pluraliste», dit-il.

Sur son site, il revendique 23 000 articles publiés, dont «au moins 2000 originaux» et «entre 30 000 et 50 000 visiteurs par jour». Des chiffres invérifiables, mais lesobservateurs.ch est sans conteste le plus actif, avec 83 000 partages en 2015. A côté d’un noyau dur de contributeurs réguliers (15 à 20 selon le patron du site), la plateforme s’alimente essentiellement d’articles repris sur d’autres réseaux d’information dont certains s’inscrivent dans la mouvance identitaire française.

Obsession anti-islam

Leur point commun: l’obsession, exacerbée par l’actualité internationale, contre l’islam et pour la sauvegarde d’une identité judéo-chrétienne prétendument menacée. L’universitaire suisse Sami Aldeeb est abondamment cité. Juriste chrétien d’origine palestinienne et auteur d’une traduction française du coran, il soutien la thèse d’une nature violente intrinsèque de la religion musulmane.

La Genevoise Mireille Vallette, avec son association de «lutte contre l’islamisation de la Suisse» Vigilance islam, entend faire barrage à cette religion qu’elle considère comme un «danger» pour les démocraties européennes.

Danielle Borer, autre contributrice des observateurs.ch, s’inscrit dans la même veine. Députée suppléante UDC au Grand conseil neuchâtelois, elle a pris en 2013 la présidence de l’association Riposte laïque suisse, qui a fait de la lutte contre «l’islamisation» de l’Europe une idée fixe. Les fondateurs du site, dont le Français Pierre Cassen, condamné en 2012 pour provocation à la haine envers les musulmans, ont transféré la base juridique de Riposte laïque en Suisse où, pensent-ils, «la législation est moins répressive qu’en France».

Ce qui n’a pas empêché Danielle Borer de connaître quelques démêlés avec la justice française: en tant qu’éditrice du site français, elle a été entendue en 2014 par les autorités, en lien avec des plaintes pour diffamations adressées à des auteurs d’articles en France. Dans le cadre de cette affaire qui a nécessité une demande d’entraide pénale internationale, elle était représentée par l’avocat de Sion Jean-Luc Addor, conseiller national UDC. Lequel perçoit l’activisme de la justice française comme une «stratégie d’intimidation» de la part d’un «système politique qui se sent attaqué». Alain Jean-Mairet, qui nourrit le projet d'«interdire le culte musulman en Suisse», a été président de Riposte laïque suisse jusqu'en mai 2015.

Les adeptes d’Alain Soral

Une autre tendance se dégage dans la constellation de polémistes pourfendeurs du «politiquement correct»: celle des adeptes des thèses d’Alain Soral. La pensée de l’essayiste franco-suisse s’articule autour de la conviction d’un complot américano-juif, soutenu par la complicité des grands médias et des pouvoirs occidentaux, destiné à déstabiliser le monde. Ancien communiste passé un temps au Front national avant de se consacrer entièrement à son mouvement Egalité et Réconciliation, Alain Soral ne manque pas d’adeptes en terres romandes, très virulents sur la page Facebook «Les Dieudonnistes de Suisse».

Dernier né de cette mouvance: le site lapravda.ch, apparu en avril, tenu par le secrétaire de l’UDC ville de Genève Joseph Navratil et le journaliste Alimuddin Usmani. L’adresse se présente comme une «alternative aux médias institutionnels». Les éditeurs du site font intervenir des personnalités notoirement antisémites ou négationnistes, tout en prenant soin de ne publier aucun propos passible de sanctions.

Les admirateurs d’Alain Soral comme les tenants d’un combat contre l’islam, partagent la conviction d’être traqués par une prétendue «police de la pensée». Mais force est de constater qu’ils trouvent une multitude de canaux de diffusion et un public qui, s’il adhère à leurs idées, ne peut ignorer leur existence.

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