Rencontre

Aram Karim, un photojournaliste au Kurdistan irakien devenu requérant d'asile à Gland

Originaire du Kurdistan irakien, Aram Karim vient d'arriver en Suisse comme requérant d'asile. Il loge dans l'abri PC de Gland. En Irak, il travaillait comme photographe-reporter. Le New York Times notamment a salué son travail

«Mon appareil photo valait 1900 dollars, mais je l'ai vendu à 1000». Aram Karim raconte comment il est arrivé en Suisse, il y a un peu plus d'un mois. Il a quitté l'Irak en passant par la Turquie, d'abord avec un arrêt à Diyarbakir, puis direction Istanbul. De là, il s'est engouffré dans un avion pour Paris, grâce à la vente de son appareil photo, puis, dix jours plus tard, c'est en train qu'il a rallié la Suisse. Il est arrivé le 10 novembre à Vallorbe (VD), où il est inscrit comme requérant d'asile dans le centre d'enregistrement. La date qui figure sur son Livret N tout neuf le prouve.

Aram Karim, nous l'avons rencontré à Gland, pas loin de l'abri PC où il est entassé avec des dizaines d'autres requérants d'asile arrivés comme lui récemment en Suisse. Yeux pétillants, stature solide, des mains rendues rêches par le froid agrippées à un baluchon, il s'exprime dans un anglais hésitant. La conversation est compliquée, difficile, et c'est parfois à l'aide d'un dictionnaire déniché sur son téléphone portable que l'on arrive à se comprendre sur certains mots. Un de ses amis kurdes, qui nous rejoindra plus tard, nous facilitera la conversation.

Un reportage chez Al Jazeera

Son parcours est atypique. Il y a quelques semaines encore, il était à Perpignan, au festival «Visa pour l'image». «Photojournaliste» - il tient à ce terme -, Aram Karim a aussi exposé à Tbilissi et à Madrid, et ses photos ont trouvé écho auprès de grands journaux comme le New York Times. Le voilà à la case «asile», parqué dans un bunker, anonyme. Comme simple requérant parmi les 39 000 autres venus tenter leur chance en Suisse en 2015. Ou presque: il a notamment eu droit à un reportage d'Al Jazeera America. C'était avant sa fuite vers la Suisse.

On le voit rapidement: cet homme est un passionné. Ses yeux brillent quand il évoque son travail. «J'ai choisi de venir en Suisse car c'est un pays de paix et je veux continuer à exercer librement mon métier». Il nous montre ses images précieusement gardées dans une petite clé USB, avec une certaine fébrilité. Et fierté. Être témoin, raconter, documenter, dénoncer, sont pour lui essentiel. Lui faire parler de son propre parcours, des raisons qui l'ont poussé à quitter son pays, est plus difficile. Car Aram Karim veut parler des autres, pas de lui. Et parce que sa famille vit encore sur place: il veut la protéger. On lui explique que nous aussi nous avons besoin de témoigner, raconter, documenter. Et comprendre pour donner un sens à notre article. Il se lance.

Truffé de mines

Aram Karim est né en 1978 dans le petit village de Saraw, au Kurdistan irakien, situé à la frontière irako-iranienne. Sa famille a été contrainte de se déplacer à cinq reprises pour fuir les combats. La première fois, c'était en 1979, avec le début de la guerre entre l'Iran et l'Irak: lui, ses parents et ses frères et sœurs ont été transférés dans un camp près de la ville de Sulyamaniyah, où ils sont restés jusqu'en 1985. «Mon village est truffé de mines, beaucoup de ses habitants sont morts, d'autres ont perdu des jambes», commente-t-il, attablé dans un bistrot de Gland, en pointant du doigt son lieu d'origine sur une de ses photos.


Grand format. Dans les montagnes du Kurdistan, la vie quotidienne des passeurs (par Aram Karim pour Metrography)


Discret, plutôt pudique, il parle peu des difficultés qu'il a vécues dans un Irak en guerre, en proie aux folies de l’État islamique, et des circonstances exactes qui l'ont récemment poussé à fuir son pays. Il veut parler de son travail. Du projet «Map of displacement» sur les déplacés internes en Irak, par exemple, où avec un ami journaliste, il a notamment documenté la prise de Sinjar par l’État islamique en août 2014, et le massacre de sa population yézidie. Des centaines de familles irakiennes, celles qui ont échappé de justesse à la fureur djihadiste, ont trouvé refuge dans de vieux hôtels de Sulaymaniyah, dont le «Grand Baghad Hotel», pouilleux, qui n'a de «grand» que le nom. Ou le «Babosi Hotel». Aram Karim était avec eux. Il a partagé leurs souffrances.

Ce projet, il l'a fait pour Metrography, «la première agence de photos indépendante en Irak», née en 2009, avec laquelle il a collaboré après avoir travaillé pour différents médias kurdes. Metrography a été fondée par deux jeunes photographes: l'Irakien Kamaran Najm, dont la mort à Kirkuk a été annoncée en juin 2014 et dont le sort reste aujourd'hui incertain, et l'Américain Sebastian Meyer. Depuis 2009, Aram Karim n'a cessé de travailler sur le thème des frontières, entre l'Irak, l'Iran, la Turquie et la Syrie. «Ces frontières artificielles», dit-il, lui le Kurde. Un travail de longue haleine pour le compte de l'agence, où il photographie, jour après jour, la vie de trafiquants de toutes sortes de marchandises, qui passent parfois des vivres, d'un pays à l'autre, au péril de leurs vies. Il sait de quoi il parle, ce genre de vie lui est familier. Il a lui-même tenté à trois reprises, de passer illégalement en Turquie, lorsque son pays était dirigé par Saddam Hussein. Mais à chaque tentative, il a été arrêté par les gardes-frontières turques. Repoussé, refoulé, renvoyé. Parfois de manière brutale.

Coups de feu à éviter

Le désormais requérant d'asile, joueur de tar (instrument de musique traditionnel) à ses heures perdues, ne craint pas les dangers. Les passeurs – il y a même des enfants parmi eux -, il a d'abord fallu les apprivoiser, s'attirer leur confiance, créer une certaine connivence, avant de pouvoir les accompagner pendant leurs périples, où ils transportent, en file indienne, des montagnes de biens sur leur dos. Ou sur des chevaux. Des pneus, de l'alcool, de l'essence, des appareils électroniques. Parfois même des antennes satellites, interdites en Iran.

Musak, Kurdistan irakien, à la frontière avec l’Iran (Aram Karim / Metrography)

Et puis, il y avait les contrôles et les patrouilles à déjouer. Les coups de feu à éviter. «Du côté iranien, je me suis une fois déguisé en berger, mon appareil photo caché dans un sac à dos. Une voiture s'est arrêtée à ma hauteur, on m'a arrêté, mais ils n'y ont vu que du feu, car j'ai la chance de parler farsi. Cela m'a sauvé. J'ai dit que je rentrais simplement chez moi. Si ils m'avaient démasqué, je risquais d'être exécuté». Il insiste: pour la plupart des villageois habitants près de la frontière irako-iranienne, dans des régions reculées, «trafiquer» est le seul moyen de survivre. Certains trafiquants le sont de père en fils, depuis des générations. Un métier comme un autre. Mais les conditions sont rudes: il faut emprunter des voies secrètes, traverser des rivières, des zones minées. En hiver, c'est pire encore.

Emprisonné

En insistant un peu, on croit comprendre qu'il a été "emprisonné" dans son pays, dans des circonstances peu claires. En rentrant du festival de Perpignan, il dit avoir compris que des hommes le recherchaient, une situation suffisamment menaçante pour qu'il décide de partir. Très vite. Comment exactement? Il n'en dira pas plus.

Aujourd'hui, son avenir immédiat se joue entre Gland et Berne. Il attend que le Secrétariat d’État aux migrations statue sur sa demande d'asile. Et même si les conditions en abri PC sont dures - il se plaint de démangeaisons liées probablement à des cas de gale -, l'Irakien n'est pas du genre à se laisser démonter. Il a déjà des projets plein la tête, bien décidé à rester en Suisse. «Là, tout de suite, j'ai envie de travailler autour des centres de requérants, de photographier la vie dans les abris ou à Mama Africa (le nom que les requérants donnent aux structures de jour dans le canton de Vaud, dans lesquels les pensionnaires d'abris PC peuvent se reposer pendant les heures de fermeture des bunkers, ndlr)». Débrouille, déterminé, il s'est déjà constitué un petit réseau de connaissances, alors qu'il n'est en Suisse que depuis sept semaines. 

Il a toujours été attiré par le «cinéma réaliste». «Mon pays est traversé par plusieurs guerres, j'ai vu mon village saccagé, des personnes tuées, blessées, beaucoup qui ont dû fuir. J'ai toujours été animé par le besoin de témoigner de ces souffrances. Pour qu'elles ne tombent dans l'oubli». A 17 ans, Aram Karim, militant de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK, ou PUK en anglais), dirigé par Jalal Talabani, est enrolé pendant plusieurs années comme soldat. Ce n'est qu'ensuite qu'il commence à bifurquer, petit à petit, vers la photographie. Un métier qu'il veut continuer à exercer. De toutes ses forces. Et c'est depuis Gland qu'il le dit.

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