Défense aérienne

«Il nous manque aujourd’hui plus de 20 avions de combat»

Aldo Schellenberg, le chef des Forces aériennes suisses, milite pour l’acquisition d’un nouvel avion de combat pour remplacer des F/A-18 bientôt hors d’usage. Sans cela, le commandant de corps brandit la menace d’une lacune dans le filet sécuritaire

Un peu moins de deux ans après le refus populaire d’acquérir de nouveaux avions de combat, le chef des Forces aériennes, Aldo Schellenberg, fait son mea-culpa. Le commandant de corps estime que l’armée a manqué de pédagogie et d’anticipation dans la campagne du Gripen. Il revient sur la nécessité de remplacer des F/A-18 vieillissants, sans quoi, affirme-t-il, la sécurité de l’espace aérien ne pourra être garantie.

Quel est l’état de santé de la flotte aérienne suisse?

Nous disposons de 54 F-5 Tiger, qui sont obsolètes du point de vue tactique. Ils ne sont plus compétitifs. Nous avons aussi 31 F/A-18, âgés d’une vingtaine d’années, techniquement en bon état. Mais si ces appareils peuvent assurer une protection du ciel, 24 heures sur 24, avec deux à quatre avions en l’air en permanence, ils ne peuvent pas le faire plus de deux semaines. Nous sommes donc limités opérationnellement par le nombre d’appareils dont nous disposons.

Vous plaidez donc pour l’acquisition de nouveaux avions de combat…

Si nous voulons assurer une protection efficace de l’espace aérien, je vous répondrai par l’affirmative. Mais je ne suis pas le seul à le dire. Le Conseil fédéral a rappelé qu’il fallait disposer de 55 avions de combat modernes, à savoir 5 escadrilles de 11 appareils, pour garantir la souveraineté de l’espace aérien suisse. Il nous manque donc aujourd’hui entre 22 et 25 avions.

Quel est l’agenda?

Le gouvernement a décidé d’évaluer un nouvel avion de combat dès 2017. Le choix pourrait se sceller en 2020 pour être inscrit au programme d’armement 2022.


La situation est-elle si catastrophique?

Je dirais qu’elle est très dangereuse. Chaque année, les F/A-18 volent beaucoup plus que prévu initialement, étant donné le refus d’achat des Gripen. A ce rythme, leurs heures de vol seront épuisées avant 2025. Même si nous lançons un processus d’acquisition de nouveaux appareils, ils arriveront trop tard pour nous éviter une lacune stratégique, qui perdurera pendant plusieurs années. Cela n’est pas acceptable et cela nous pousse à agir.

Ne pourriez-vous pas prolonger la durée de vie des F/A-18?

Au vu de ce qui précède, c’est même indispensable. Nous comptons augmenter le potentiel d’heures de vol de 1000 heures par machine. Cela devrait nous permettre de les utiliser jusqu’en 2028. Mais cela seul ne suffira pas. Nous étudions d’autres possibilités afin de réduire le nombre d’heures de vol total par année de la flotte F/A-18 et ainsi prolonger sa durée de vie au-delà de 2028. Sans cela, notre filet de sécurité sera défaillant. Nous payons aujourd’hui le prix des réductions d’investissements dans notre armée depuis près de vingt ans. Cela ne concerne pas que les Forces aériennes, mais toute l’armée. Alors que les dépenses de l’Etat ont doublé sur cette période, le budget de l’armée, lui, est resté le même. C’est un choix politique.

Le parlement, encore plus à droite que lors de la dernière législature, pourrait vous être plus favorable?

Difficile à dire. D’un côté, on peut espérer que les élus seront plus sensibles aux questions sécuritaires. De l’autre, on peut aussi penser qu’ils seront plus attentifs aux dépenses de l’Etat. La situation reste tendue.

Reste à convaincre la population de la nécessité d’un nouvel appareil…

Il faudra, en effet, faire mieux que lors de la campagne du Gripen. On ne peut plus se contenter de mener la bataille seulement trois mois avant le vote.

Pourquoi l’argument d’un trou dans le filet sécuritaire n’a-t-il pas convaincu les électeurs lors de la votation sur le Gripen?

Nous avons manqué de pédagogie. Il faut expliquer quelles sont nos missions, comment nous pouvons les mener à bien et quels moyens sont nécessaires pour les atteindre. Nous devons donner du sens. Ce travail de communication doit être un devoir permanent.

Les médias, nationaux et internationaux, n’ont pas été tendres avec votre incapacité à voler «en dehors des heures de bureau». Allez-vous enfin pouvoir assurer une ­protection de l’espace aérien 24 heures sur 24, 365 jours par an?

Je suis fier de pouvoir vous dire que la toute première étape de la mise en place de la Police aérienne 24/24 a débuté le 4 janvier 2016. Nous allons progressivement monter en puissance pour atteindre notre capacité opérationnelle complète, soit la possibilité d’intervenir avec des avions armés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an, d’ici à 2020. Nos 31 F/A-18 suffiraient aujourd’hui à assurer cette mission, mais il nous manque toujours une centaine de collaborateurs hautement qualifiés pour cela. Il nous faudra des pilotes supplémentaires, des mécaniciens, des contrôleurs du trafic aérien et des agents de surveillance radar supplémentaires. Il faudra aussi mettre sur pied un service de piquet et exploiter deux aérodromes, un principal et un autre de dégagement. Cela va prendre du temps, sachant que la formation de ces personnes peut durer jusqu’à sept ans.

Quel sera le coût de cette protection?

Nous parlons d’un montant global de 30 millions par année.

Est-il utopique de remplacer les avions de combat par des drones?

En effet. Nous ne possédons que des drones de reconnaissance, comme la plupart des autres pays d’ailleurs. Ils ne sont donc pas armés et ne sont pas voués à l’être. Il ne faut pas confondre les missions. Ces engins sont destinés à appuyer des hommes au sol en leur fournissant des images clés prises depuis les airs. Que ce soient des forces terrestres, des gardes-frontière ou des civils lors de catastrophes naturelles, par exemple. Seuls les avions de combat des forces aériennes sont capables de défendre notre espace aérien et d’exécuter les tâches de police aérienne. 

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