Votation

«Cessons de jouer avec la nourriture»

Les défenseurs de l’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires souhaitent que la Suisse montre l'exemple dans la régulation du négoce des matières premières agricoles

Faut-il interdire en Suisse les paris en bourse sur les marchandises agricoles? C’est ce que propose l’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires, présentée lundi matin à Lausanne. Peuple et cantons devront se pencher sur cette question aussi technique que politique le 28 février prochain.

Lancé par les Jeunes socialistes suisses (JSS) sous le slogan «game over», le texte appelle à cesser de «jouer avec la nourriture». L’adage vaut pour les enfants comme pour les sociétés de négoce, estiment ses auteurs. Ils sont soutenus par une alliance d’organisations non gouvernementales, parmi lesquelles Swissaid, Alliance Sud, le syndicat paysan Uniterre et plusieurs oeuvres d’entraide chrétiennes, rejoints par des personnalités comme Jean Ziegler et Ruth Dreifuss.

Objectif: interdire aux acteurs du marché – banques, assurances privées, fonds de placements, ou encore assurances sociales possédant leur siège ou une succursale en Suisse – d’investir dans des instruments financiers liés à des matières premières agricoles.

«Alors que les investisseurs sont utiles, les spéculateurs, eux, peuvent gagner très rapidement des sommes considérables sur des biens alimentaires dont ils sont complètement déconnectés. Ils parasitent le système économique», fustige Samuel Bendahan, économiste et député socialiste au Grand conseil vaudois, qui soutient la proposition des JSS.

De son côté, la vice-présidente des jeunes socialistes suisses Muriel Waeger n’hésite pas à en appeler à la responsabilité «morale» de la Suisse: «Les crises alimentaires mondiales de 2008 et 2012 n’auraient pas été possibles sans spéculation sur la nourriture. En permettant un marché aussi dangereux, nous nous rendons complices du meurtre de millions de personnes», tempête la jeune socialiste.

Les auteurs de l’initiative souhaitent ériger la Suisse en modèle en matière de commerce global des denrées alimentaires, convaincus de pouvoir ainsi apporter ainsi leur pierre à la lutte contre la pauvreté et la faim dans le monde. «La Suisse ne peut transformer seule le système de négoce mondial, mais elle peut montrer l’exemple», estime Samuel Bendahan.

Une coalition des milieux économiques soutenue par l’ensemble des partis bourgeois, PLR en tête, prépare la contre-offensive. Les opposants devraient sortir du bois d’ici la semaine prochaine. La Vert’libérale Isabelle Chevalley en fait partie: «Cette initiative est d’une naïveté déconcertante. Elle ne résout rien et crée des problèmes», tance la conseillère nationale.

C’est aussi l’avis de Jacques Bourgois, député PLR et directeur de l’Union suisse des paysans. «Je partage l’idée qu’on ne devrait pas spéculer sur les denrées mais nous faisons fausse route avec cette initiative: une telle loi n’aurait aucune influence sur les bourses étrangères. Qui plus est, elle risque de conduire les entreprises concernées à délocaliser. C’est aux instances internationales d’empoigner ce problème».

Les opposants redoutent avant tout la réaction des négociants en matière première, présents en force en Suisse. L’arc lémanique est la première place du négoce de grains au monde, selon la STSA (Swiss Trading and Shipping Association, le lobby du secteur). Archer Daniels Midland (ADM), Louis Dreyfus, Cargill ou Bunge possèdent leur siège en Suisse.

Quel est l’impact véritable des opérations de spéculation de ces grandes sociétés sur les prix des denrées alimentaires? Scientifiques et économistes ne s’accordent pas sur ce thème. Une étude, publiée en septembre dernier par de l’université de Lucerne et l’université de Bâle, estime que la spéculation n’a d’effets que sur 8% de la variation des prix. Une autre recherche, citée par les défenseurs de l’initiative, affirme de son côté que 60% à 70% de la variation des prix sur les denrées alimentaires sont liées à la spéculation financière.

Le parlement s’était emparé de ce débat avant de rejeter le texte. Le camp bourgeois estime que les paris en bourse n’ont que peu d’effets sur les flambées des prix des denrées, davantage liées aux conditions météorologiques. La gauche en revanche – socialistes et Verts – soutient le texte, convaincue des effets néfastes de la spéculation sur les marchés. Le Conseil fédéral de son côté «doute de l’efficacité» de cette proposition et «craint ses répercussions sur l’économie». Le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann prendra position ce mardi lors d’une conférence de presse à Berne.

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