RESEAUX SOCIAUX

L’ouvrage d’une Suissesse au cœur d’un couac de communication de l’ONU

Un tweet de la bibliothèque new-yorkaise des Nations Unies semblant vanter les crimes internationaux fait polémique depuis le 31 décembre

L’histoire commence par ce tweet enthousiaste, diffusé le 31 décembre dernier par le compte officiel de la bibliothèque des Nations Unies à New York: «Quel a été notre livre le plus populaire de 2015?» s’interroge la Dag Hammarskjöld Library, qui compte plus de 45 000 followers. Le tweet donne la réponse dans le même message, avec la sobre couverture de Immunity of Heads State and State Officials for International Crimes. Cet ouvrage rédigé par une Suissesse, Ramona Pedretti, se penche sur l’immunité des chefs d’État et des représentants de l’État face aux crimes de guerre.


Très vite, des centaines de réactions interloquées ont fusé. «Vous plaisantez? Ne vous vantez pas de ça», s’insurge un follower. Un autre évoque des «délégués du Zimbabwe, du Soudan, du Kenya, du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda» compulsant frénétiquement l’ouvrage.

Depuis, le succès du livre n’en finit plus d’être relayé par des médias du monde entier, du Guardian en passant par Le Huffington Post au Times of Israel. L’indignation semble unanime.

Peu de lecteurs

Sauf que l’histoire est un peu plus compliquée. Interpellée par Le Temps sur ce tweet maladroit et le succès du livre, la Dag Hammarskjöld Library a répondu par e-mail que «le titre tweeté correspond au titre le plus populaire parmi les ouvrages acquis par la bibliothèque en 2015, et non au livre le plus populaire sur l’ensemble des ouvrages.» Soit. Quel est, alors, l’ouvrage le plus lu? I Am Malala (Moi, Malala, paru en français en 2013 chez Calmann-Lévy), l’autobiographie de la jeune activiste pakistanaise Malala Yousafzai, Prix Nobel de la paix en 2014. Un récit plus en phase avec les valeurs véhiculées par les Nations Unies.

Le véritable scandale résiderait dès lors plutôt dans le nombre extrêmement réduit de lecteurs: en tout et pour tout, I am Malala a fait l’objet de huit emprunts en 2015. L’ouvrage de Ramona Pedretti a, lui, été emprunté deux fois et consulté sur place… quatre fois.

Rectificatif

Sur le reste et ce qui ressemble de plus en plus à un couac de communication, la bibliothèque préfère ne pas s’exprimer. Elle a très timidement tenté de limiter les dégâts en rectifiant l’information sur son compte tumblr, largement moins suivi que son compte Twitter, puis le 7 janvier dernier, lors du briefing de presse quotidien du bureau du Secrétaire général de l’ONU; entre des questions sur la situation au Yémen et en Syrie, le porte-parole Stéphane Dujarric a déclaré «ne pas pouvoir indiquer qui avait emprunté le livre». Nous ne saurons pas qui a eu l’idée du message qui a déclenché les foudres des internautes et s’il était volontaire.

De son côté, l’auteure de l’ouvrage indique au Temps avoir été «un peu surprise» par l’annonce de la bibliothèque: «Il s’agit de ma thèse de doctorat et ce genre de publication part généralement au fin fond des rayons. Mais il est vrai que c’est un sujet très actuel, sur lequel travaille d’ailleurs la Commission du droit international des Nations Unies.» Pour ladite thèse, défendue à l’Université de Lucerne et publiée début 2015, la Grisonne a effectué des recherches sur des centaines de cas portés devant les cours nationales et internationales. Ses conclusions: l’immunité fonctionnelle, qui protège les anciens chefs d’Etat et tous les autres représentants d’Etat, tombe devant la cour d’un autre pays ou une cour internationale, tandis que l’immunité personnelle, pour les chefs d’Etat en exercice, tient pour un autre pays, mais pas devant une cour internationale.

Interrogée sur les tweets indignés et l’erreur de communication, l’auteure glisse du bout des lèvres que les internautes n’ont probablement pas lu son livre. Envisage-t-elle de travailler un jour pour l’ONU? La jeune femme, greffière à la première cour de droit public du Tribunal fédéral, éclate de rire. «Je suis très bien où je suis, mais qui sait ce que l’avenir nous réserve?»

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