Révélations

Jean Ziegler a facilité un accord secret entre la Suisse et l'OLP

L'ancien conseiller national socialiste genevois est intervenu comme facilitateur dans un moratoire secret négocié en 1970 par l'ancien conseiller fédéral Pierre Graber avec l'Organisation de libération de la Palestine, pour préserver la Suisse d'attaques terroristes

Homme de tous les combats et infatigable activiste, Jean Ziegler, 81 ans, n’a, semble-t-il, pas encore livré tous ses secrets. Quarante-cinq ans après les faits, le journaliste de la Neue Zürcher Zeitung Marcel Gyr lève le voile dans un nouveau livre* sur le rôle qu’a joué l’ancien conseiller national socialiste genevois dans la conclusion d’un accord secret entre la Suisse et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Un accord oral que l’ancien conseiller fédéral Pierre Graber, socialiste lui aussi, a passé à l'automne 1970 à Genève et à l’insu du Conseil fédéral avec le chef de la politique étrangère de l’OLP, Farouk Kaddoumi. Marcel Gyr révèle qu'au travers de ce moratoire officieux, l’OLP s’engageait à épargner la Suisse d'actes terroristes et à contrôler en ce sens ses factions les plus virulentes. En échange, Pierre Graber s'engageait à faire tout son possible pour que l'OLP puisse avoir pignon sur rue à Genève, siège des Nations-Unies.

Vague d’attentats

Dans les mois qui ont précédé cet accord, la Suisse a connu une période de menace terroriste sans précédent. En février 1969, des terroristes du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) – aile radicale de l’OLP, dirigée par le chrétien Georges Habache – font feu sur un avion de la compagnie israélienne El Al sur le tarmac de l’aéroport de Zurich, tuant le pilote.

En archives: «Le conflit israélo-arabe: sanglante péripétie en Suisse», Journal de Genève, 19 février 1969

Un an plus tard, le 21 février 1970, un appareil de Swissair, reliant Zurich à Tel Aviv, explose peu après le décollage et s’écrase à Würenlingen, faisant 47 morts. L’attentat est revendiqué par le FPLP.

Selon les révélations de Marcel Gyr, tout s’accélère le 6 septembre de la même année, avec le détournement sur la Jordanie du «Nidwald», un DC-8 de Swissair reliant New-York à Zurich, toujours par le FPLP. Pour obtenir la libération de prisonniers palestiniens dans plusieurs pays, le FPLP a frappé fort: en plus de l’appareil de Swissair, deux autres avions – le Bombay-Rome de la BOAC et le New York-Francfort de la TWA – sont détournés sur l’aérodrome de Zarka. Deux autres détournements échouent, mais les trois appareils sont immobilisés sur «l’aérodrome de la révolution».

La majorité des passagers non-juifs des trois avions sont libérés le 11 septembre, mais l’équipage et une cinquantaine de passagers sont gardés en otage. Le FPLP fait exploser les trois avions vides le 12 septembre devant les caméras du monde entier. L’épisode conduira au déclenchement de Septembre Noir: acculé par la multiplication des actes terroristes, le roi Hussein de Jordanie lance une répression contre les fedayins de l’OLP qui fera plusieurs milliers de morts. Les quelque 56 otages qui restaient aux mains du FPLP seront libérés le 30 septembre, dans le cadre d’un échange de prisonniers (dont les auteurs de l’attentat de Kloten).

En archives: «Négociations longues et compliquées pour libérer les otages», Journal de Genève, 15 septembre 1970

«Je me suis tu pendant 50 ans»

C’est dans la foulée des détournements qu’intervient l’accord révélé par Marcel Gyr. A Genève, une rencontre tenue secrète jusqu’ici réunit Pierre Graber, le procureur général de la Confédération, le chef des services secrets suisses, un représentant du canton et Farouk Kaddoumi, que le journaliste de la NZZ a pu interroger en Tunisie. Une rencontre qui débouche sur le fameux accord secret et qui n'aurait sans doute pas été possible sans l'intervention de Jean Ziegler.

Contacté par Le Temps, ce dernier raconte: «Je me suis tu pendant près de cinquante ans sur cet épisode, notamment par craintes de représailles. Après l'attentat de Kloten, Pierre Graber m'avait approché en toute confidentialité. Nous nous sommes rencontrés dans des endroits invraisemblables, pour être certains de ne pas être écoutés, ni par les Israéliens, ni même par la police fédérale. Pierre Graber savait que j'avais des contacts privilégiés avec certains leaders de l'OLP et il en avait besoin.»

Comme pour crever un abcès après de trop longues années de silence, Jean Ziegler explique: «A l'époque, la Suisse était ouvertement ennemie de l'OLP. Laquelle était une organisation complexe. Composée à la fois du Fatah d'Arafat, qui prônait un mélange de combat et de négociations, et de groupes sur une ligne beaucoup plus radicale, comme le FPLP. J'ai toujours été et je reste farouchement opposé à tout espèce de terrorisme, sans exception. Mais j'avais compris, comme Pierre Graber, que si nous ne parvenions pas à négocier avec l'OLP, qui voulait s'établir comme mouvement de libération reconnu, les attentats allaient continuer, y compris en Suisse.»

C'est donc par attachement à la Suisse, poursuit le Genevois, qu'il accède à la demande de Pierre Graber. «Mes livres avaient été traduits en arabe et je jouissait d'un certain prestige auprès de certains dirigeants de l’OLP, qui étaient tous des intellectuels, puisque j’avais pris parti pour la naissance d'un Etat palestinien, explique-t-il. Plusieurs d’entre eux, quand ils venaient à Genève en toute clandestinité, venaient dîner à la maison. C’était notamment le cas de Farouk Kaddoumi ou de Daoud Barakat. Pierre Graber a dû l’apprendre par le biais de la police fédérale. Il m’a donc demandé de l’aide et je lui ai donné les contacts de Kaddoumi. Parce que l’objectif de Pierre Graber était de protéger la Suisse! Mais je n'avais aucun mandat de négociation et je n'ai agi que comme facilitateur. C’est grâce à ces contacts que la rencontre a pu être organisée et l’accord conclu. Dans le cadre de l’accord, auquel je n’ai pas assisté, la Suisse a notamment établi, pour l’OLP, une ligne téléphonique sécurisée entre Genève et Beyrouth.»

Selon Jean Ziegler, en choisissant la négociation avec l’OLP dans un contexte où l’opinion publique ne l’aurait jamais accepté, Pierre Graber a fait «à la fois un choix terrible et un choix d’Homme d’Etat». Un choix qui avait un prix: «C’est certainement à cause de cette stratégie qu’aucune arrestation ni aucune inculpation n’est jamais intervenue après l’attentat de Würenlingen. Parce que privilégier l’enquête et l’Etat de droit aurait signifié rompre les négociations avec l’OLP et risquer de nouveaux attentats. Mais Pierre Graber a eu le courage de faire ce choix terrible, qui a permis de mettre la Suisse a l’abri.»

Et l’intellectuel d’assurer qu’il a choisi de se livrer aujourd’hui «par respect et en mémoire des 47 victimes de Würenlingen et de leurs familles, qui ont droit à la vérité.»


*Marcel Gyr, «Schweizer Terrorjahre», NZZ Libro.

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