Sécurité

Pierre Maudet: «A l’aéroport, le doute doit profiter aux passagers»

Le conseiller d’Etat genevois en charge de la sécurité justifie les interdiction d’accès au tarmac de Cointrin, prononcées contre des bagagistes

Faire évoluer la coopération policière et judiciaire entre la France et la Suisse. C’est ce dont ont parlé vendredi à Annemasse le ministre français Bernard Cazeneuve et le conseiller d’Etat en charge de la sécurité Pierre Maudet. Il s’exprime sur les bagagistes privés de badges d’accès au tarmac de l’aéroport.

Les renseignements sur la base desquels une trentaine de bagagistes se sont vus retirer leurs badges viennent de France. Avez-vous transmis des noms aux renseignements français ou sont-ils venus à vous?

Les deux. Certains renseignements viennent des services français mais pas seulement. Nous leur avons adressé des listes, en leur demandant si ces personnes figuraient sur leurs écrans radar. De leur côté, ils nous ont envoyé des signalements. On ne prend pas pour argent comptant tout ce que la France nous transmet, nous devons aussi croiser les informations. Mais nos rapports avec les autorités françaises s’intensifient et sont d’une grande qualité. Leurs démarches d’investigation depuis les attentats de Paris génèrent un flux d’informations toujours plus important.

Parmi les bagagistes, certains ont-ils des fiches S?

Je ne peux pas vous le confirmer, s’agissant d’un fichier étranger. Et quand bien même ce serait le cas, pour nous, les fiches S ne constituent pas des vérités d’Evangile. Nous faisons nos propres recoupements et procédons à un examen minutieux des dossiers.

Sur les 33 employés concernés, 31 sont des Français d’origine maghrébine. Sont-ils soupçonnés de radicalisme?

Ce serait très réducteur de croire cela. En réalité, nombreuses sont les appréciations qui relèvent du droit commun. On nous a par ailleurs fait le reproche de ne pas avoir préavisé les employés travaillant sur le tarmac. C’est insensé, nous parlons là de sécurité et il aurait évidemment été aberrant de préaviser. Tous n’ont d’ailleurs pas été licenciés, puisque certains, sous contrat d’agences temporaires, ont été réaffectés sur d’autres activités par leur employeur. Mais à l’aéroport, l’exigence de sécurité ne peut souffrir d’aucun doute durable. D’ailleurs, les contrôles se poursuivent et si un groupe de personnes a été concerné fin décembre par les retraits de badges, on ne peut en exclure d’autres.

Leur avocat, Pierre Bayenet, affirme que vous ne savez pas ce que contiennent les informations défavorables provenant de France. A-t-il raison?

Nous avons en notre possession un certain nombre d’éléments étayés en matière d’entraide administrative policière. Les informations obtenues de l’étranger par les voies officielles sont présumées correctes, en vertu du principe de la confiance que se doivent les Etats en matière d’entraide judiciaire et d’échange d’informations. Il est de surcroît impossible pour une autorité́ helvétique d’aller contrôler pratiquement la véracité de l’information à̀ l’étranger.

Vous agissez donc sur le principe de précaution?

C’est toute la difficulté. Il y a une pesée des intérêts qui s’exerce entre l’intérêt public à la sécurité et l’intérêt privé à pouvoir exercer une activité professionnelle de son choix. Il faut tant que faire se peut acquérir des certitudes en appliquant la logique policière de la levée du doute. Lequel doit profiter aux passagers, s’il subsiste. Mais dans la plupart des cas on peut rapidement objectiver l’état de fait. Et le processus importe autant que le résultat. Croyez-vous qu’un transfert de prisonniers entre Américains et Iraniens aurait pu se faire à l’aéroport de Genève si nous ne démontrions pas notre rigueur en appliquant en continu ce principe élémentaire de précaution?

Les syndicats qui défendent les bagagistes crient à l’arbitraire policier. Que leur répondez-vous?

Je justifie dans la mesure du possible et j’assume avec humilité une appréciation intégrant une part de doute. Dans le domaine de la sécurité, je passe beaucoup de temps à évaluer des risques résiduels, que ce soit pour des congés de criminels délinquants ou dans le domaine de l’asile. A l’aéroport, il était impératif d’augmenter le niveau de vigilance et de serrer plusieurs boulons. Cela étant, le retrait des badges a été fait à titre provisionnel. Et je rappelle qu’il n’existe pas un droit absolu à posséder un badge d’accès au tarmac. Mais les concernés auront évidemment le droit d’être entendus, puis nous trancherons définitivement. S’ils contestent notre décision, ils pourront toujours recourir au niveau fédéral. Il est donc inepte de parler d’arbitraire.

L’affaire vire au conflit syndical et leur avocat réclame le contenu des dossiers. L’Etat va-t-il les transmettre?

S’il s’agit de dossiers de police suisse, oui. Et ce sera sans doute l’occasion de désamorcer certains cas, car on pourra objectiver notre décision. En revanche, s’agissant d’informations provenant des services de renseignements français, il n’y a aucune obligation de les transmettre au syndicat et je doute fort que la France, par exemple, le fasse.

En France, on sait que la RATP abrite des islamistes radicaux. Avez-vous contrôlé les TPG?

Pas spécifiquement. Mais notre système de détection précoce de la radicalisation doit permettre de signaler un changement de comportement, à l’endroit des femmes par exemple. Il y a une prise de conscience de certains patrons qui viennent nous faire part de leurs doutes quant à certains de leurs employés et cela, c’est nouveau.

Pourquoi l’Etat n’a-t-il pas commencé ces enquêtes plus tôt?

On nous taxe alternativement d’alarmistes, puis d’attentistes. La vérité se situe entre les deux, avec le sentiment de ma part qu’on doit quand même prendre acte du changement de paradigme depuis les événements de 2015. La bombe posée dans un avion décollant de Charm-el Scheik nous a incités à prendre des mesures plus sévères que celles préconisées par l’Office fédéral de l’aviation civile, du fait même de la proximité de Genève avec la France. Nous avons aussi d’autres dispositions secrètes de contrôle nouvelles, notamment lors d’événements comme les pourparlers sur la Syrie qui se tiendront prochainement à Genève.

Publicité