Fribourg

Les abus commis dans un pensionnat de la Broye secouent l'Eglise catholique

De graves faits se sont déroulés à l'Institut Marini, dans la Broye, alors qu'il dépendait de l'évêché. Mgr Charles Morerod livre ce mardi les conclusions de l'enquête

Des abus sexuels graves et répétés se sont produits à l’Institut Marini et le souci principal des responsables de l’époque a été de les dissimuler. Telle est la conclusion d’un rapport publié ce mardi sur cet établissement de Montet, dans la Broye fribourgeoise, alors qu’il était placé sous la responsabilité directe de l’évêché, entre 1929 et 1955.

De nombreux témoignages d’anciens enfants placés dans des fermes ou institutions ont ressurgi ces dernières années. L’Institut Marini ayant été cité, Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, a mandaté en février 2015 plusieurs chercheurs – Anne-Françoise Praz, Rebecca Crettaz et Pierre Avvanzino –, pour faire toute la lumière sur le trouble passé de ce lieu dont l’Église avait la charge. Malgré l’état lacunaire des archives et le nombre restreint de témoins qui se sont fait connaître (14), l’enquête livrée fait froid dans le dos. Parmi les abuseurs, il y aurait au moins deux prêtres directeurs et deux abbés, d’autres étant des laïcs, surveillants ou instituteurs.

Témoignages accablants

Un témoin raconte qu’il avait huit ans lorsqu’un soir, un surveillant s’approche de son lit, glisse une main sous sa tête, l’autre vers son sexe. De nombreux autres récits se rejoignent. Voyeurisme, attouchement, masturbation forcée ont affecté des pensionnaires. Un des directeurs savait attirer les enfants dans sa chambre pour se livrer à des actes odieux contre un «petit privilège». En contrepartie de trois ans d’attouchements, un garçon peut ainsi se rendre au Comptoir suisse à Lausanne et s’occuper d’un petit élevage de lapins.

Impossible de déterminer le nombre de victimes. Mais l’établissement accueille une centaine de garçons. Et ce sont pour la plupart des enfants déjà fragilisés par les aléas de la vie qui arrivent à Marini, à l’âge de la scolarité. Ils figurent parmi les victimes toutes désignées des abuseurs.

Les chercheurs se sont demandé si les abus sexuels commis avaient été dénoncés à l’époque, et comment ils avaient été traités par la hiérarchie. Dans leur rapport, on découvre qu’il y a eu des vagues successives de dénonciations, la première au cours de l’été 1932. Le directeur quitte les lieux mais l’évêque, Mgr Besson, demande aux curés de la région d’attester de son innocence lors de la grand-messe du dimanche. Quelques années plus tard, alors que des faits le dénonçant sont à nouveau relatés, l’évêque maintient sa position. Alerte plus sérieuse en 1942 car elle provient d’un jeune prêtre, nouvellement engagé à Marini et qui produit un rapport de dix-sept pages, resté sans suite probante. Les agissements d’une employée sont également dénoncés. Seule mesure prise: les incriminés sont déplacés. Parfois uniquement temporairement. Ou alors très tardivement, comme c’est le cas pour les deux directeurs concernés. A chaque fois, dix ans s’écoulent entre les premières allégations d’abus et leur départ effectif.

Des réactions aussi tardives qu’inefficaces

Deux procès pénaux ont bel et bien eu lieu dans les années 50, l’un concernant un aumônier, l’autre un surveillant laïc. Le premier est condamné à douze mois de prison avec sursis pour attentat à la pudeur des enfants. Peine similaire pour le second. Tous deux bénéficient de circonstances atténuantes.

Une constante dans les archives décortiquées par les chercheurs: les actes sont chaque fois niés ou au mieux minimisés. Et la faute reportée sur les abusés eux-mêmes. A aucun moment, on ne trouve de mention de la souffrance de l’enfant, lequel vit dans la peur, sans repères. «Les victimes n’osent rien dévoiler, les abuseurs les forcent à se taire, les responsables cherchent à éviter les scandales», lit-on. Et dans le Fribourg catholique-conservateur de l’époque, tout ce qui touche à la sexualité est plus que tabou. «Pendant ces années-là, on ne pouvait que se taire», dit un témoin.

Outre les cas d’abus sexuels, le rapport met également en évidence la dureté des conditions de vie à l’Institut Marini. En dehors des heures de classes, les pensionnaires doivent travailler à la ferme, dans les champs, en forêt. Certains sont uniquement astreints au travail agricole. Il s’agit d’assurer, par cette main-d’œuvre, la survie économique de l’établissement. La surveillance est stricte, le courrier ouvert, les loisirs inexistants, la nourriture dominée par des soupes et des pommes de terre.

Et les punitions pleuvent. «Des coups, des taloches, des claques et des coups de pied, en somme c’était la règle et nous ne pouvions pas nous révolter; pire encore je crois que nous acceptions ces règles du jeu comme normales pour des enfants comme nous, importants pour personne», déclare ce témoin, né en 1941. Premier souvenir d’un autre garçon: parce qu’il sort légèrement de la rangée se rendant à la chapelle, il reçoit une claque qui le propulse contre le mur. Il en garde un mal de tête qui dure une semaine. Les écarts jugés plus graves sont consignés dans un registre. Parmi les condamnations: la «fessée ex-magistrat», soit des coups de fouet sur une victime entièrement déshabillée face à ses camarades.

Dans les statuts de l’Institut Marini, datant de 1930, il est pourtant indiqué que l’établissement «poursuit essentiellement un but de bienfaisance».


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