Archéologie

En Valais, les glaciers recrachent leurs trésors

Le recul des glaciers libère des hommes et des objets parfois disparus depuis plusieurs millénaires. Ils nous apprennent qui étaient ceux qui fréquentaient les montagnes

Un crâne, une épée, quelques os, un pistolet et des pièces de monnaie. Le «mercenaire» est de retour en Valais après avoir été prêté à un musée italien. Tout ce qui reste d’un homme mort vers 1600 dans la région de Zermatt est désormais exposé à Brigue. Pour la ministre de la culture Esther Waeber Kalbermatten, ces vestiges représentent «un bien patrimonial d’importance internationale». Elle encourage alpinistes et randonneurs à annoncer rapidement leurs découvertes, de plus en plus fréquentes à mesure que les glaciers reculent.

La glace a conservé cet homme qui n’est jamais parvenu à franchir le col de Théodule, autrefois point de passage important entre la Suisse et l’Italie. Âgé de 20 à 30 ans et originaire de l’arc alpin, il voyageait avec 184 pièces de monnaies et de nombreuses armes parmi lesquelles un pistolet à rouet, une épée, et une dague main gauche. Jusqu’ici, ces objets semblaient raconter l’histoire d’un mercenaire qui rentre chez lui avec sa solde. Mais le Musée d’histoire du Valais publie un ouvrage collectif qui compile les recherches les plus récentes sur le sujet. Elles infirment cette hypothèse.

Le mercenaire était un voyageur aisé

Pour l’archéologue Sophie Providoli, qui a dirigé la rédaction du livre, l’homme n’était pas un soldat, mais «un voyageur aisé». Il portait des galons de soie et sa barbe était taillée au rasoir. Selon l’ancien curateur du musée national suisse Matthias Senn, spécialiste des armes, le pistolet et la dague sont plus des «accessoires élégants» que des armes de guerre. Dispersés par le glacier, les ossements et les objets ont été retrouvés progressivement par un géologue de Zermatt entre 1984 et 1990.

Le «mercenaire de Théodule» reste la plus vieille dépouille glaciaire d’Europe après le fameux «Ötzi», un homme vieux de plus de 5000 ans, que les vents chauds ont dégagé du glacier de Hauslabjoch en 1991. Le corps a été découvert par des randonneurs à plus de 3200 mètres d’altitude, à la frontière entre l’Autriche et l’Italie. Armé d’un arc et d’une hache, l’homme a vraisemblablement été abattu d’une flèche dans le dos durant le chalcolithique, puis momifié par les glaces. Cette découverte marque les débuts de l’archéologie glaciaire.

Nous vivons une période faste de l’archéologie

Depuis 1850, la température augmente de plus en plus rapidement dans les alpes, et les glaciers reculent de plus en plus vite. Ils libèrent des passages oubliés, longtemps fréquentés, que les glaces avaient progressivement obstrués puis recouvert à partir du XIVe siècle. Pour le conservateur du département préhistoire et antiquité du musée d’histoire de Sion, Philippe Curdy, «nous vivons une période faste de l’archéologie».

Au col du Schnidejoch, qui permettait de passer entre Berne et le Valais, la canicule de 2003 a fait fondre un champ de glace. Par hasard, des randonneurs y ont découvert un arc et des flèches vieux de presque 7000 ans, antérieurs à «Ötzi» de plus de 1500 ans. Par la suite, ce sont 900 objets qui ont été exhumés sur le site. Ils datent du néolithique, des âges du bronze ou du fer, de l’époque romaine, et du Moyen-Âge.

Le temps de l’archéologie numérique

Entre 2011 et 2014, un projet de recherches du Fonds National Suisse, intitulé «cols englacés et vestiges historiques», a permis d’explorer systématiquement 13 sites, tous situés entre 3000 et 3500 mètres d’altitude. Les lieux de passages historiques les plus vraisemblables ont été identifiés et modélisés par des géographes, et recoupés par des historiens sur la base des archives disponibles. Désormais, les archéologues prospectent ces sites chaque début d’automne, à la fonte des neiges. Au col de Théodule, ils ont découvert des outils qui datent du Moyen Âge et des bois travaillés qui remontent à l’époque romaine.

Si la glace permet la conservation des matières organiques, sa fonte conduit à une destruction rapide des vestiges. Les tissus se désagrègent sous l’effet de la chaleur et de l’humidité, et les animaux dispersent les os. Pour Philippe Curdy, pressé d’intensifier ses investigations, «ce sont des informations qui disparaissent». Le géographe Ralph Lugon estime que la glace aura totalement disparu de certains des sites identifiés avant 2080. Pour lui «le temps ou les glaciers crachent leurs trésors sera court et unique».

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