Sécurité

Aéroport de Genève: ce malaise islamiste qui étreint Cointrin

La grande majorité des 33 bagagistes s’étant vus retirer leurs badges d’accès au tarmac sont de confession musulmane. Leur comportement nuit-il à la sécurité? Enquête sur les pistes

«A l’aéroport, il était impératif d’augmenter le niveau de vigilance et de serrer plusieurs boulons.» Ces mots du conseiller d’Etat genevois chargé de la Sécurité, Pierre Maudet (LT du 23.01.2016), justifiant le retrait de 33 badges d’accès au tarmac, closent le temps de l’insouciance. La crainte, depuis les attentats de Paris, a rapproché la Suisse de l’Europe, Cointrin de Roissy. Les autorités genevoises ont donc préféré à l’indolence le principe de précaution, au risque de fâcher les défenseurs des libertés et de se voir reprocher par les syndicats «l’arbitraire policier» et le «délit de faciès».

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Ce dernier grief s’appuie sur des faits têtus: sur les 33 bagagistes privés de badge, 31 sont de confession musulmane, Français d’origine maghrébine pour la plupart. En conséquence de quoi, beaucoup s’interrogent: y aurait-il un problème avec cette communauté à l’aéroport de Genève? Est-elle à même d’assurer la sécurité des passagers ou constitue-t-elle un facteur de risque?

Entre ceux qui vocifèrent contre un islam prétendument radical et expansionniste et ceux qui s’affolent des présumés amalgames réactionnaires, cette question risque de durcir les fronts. Pourtant, elle mérite qu’on s’y attarde. Car l’Etat ne peut se soustraire à l’impératif de sécurité des passagers au prétexte que la liberté des individus lui serait prééminente.

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Excès de précaution?

Des appréciations ayant conduit à des retraits de badges, «nombreuses sont celles qui relèvent du droit commun», a révélé Pierre Maudet. Ce qui n’exclut pas que des soupçons de radicalisme figurent aussi parmi les renseignements que la police française a transmis à la Suisse, à l’instar des deux cas connus de bagagistes fichés S qui avaient créé l’émoi l’automne dernier. Dans un cas comme dans l’autre, c’est préoccupant dans un lieu aussi sensible. D’après une source bien informée, «entre 50 et 100 personnes» poseraient problème. Les enquêtes qui se poursuivent diront si cet avis repose sur du solide. «Il suffit qu’un bagagiste soit en contact avec des radicaux pour qu’il entre dans la catégorie des personnes à risque», poursuit cette source.

Excès de précaution? Probablement pas. Car personne, à l’aéroport, n’a été déconcerté par les retraits de badges, hormis les concernés qui, depuis leur licenciement ou leur suspension, assurent être d’honnêtes employés à qui on cherche querelle pour des motifs sournois. Accréditant la thèse de cette chasse aux sorcières, Jamshid Pouranpir, du syndicat SSP, a fait savoir qu’une société avait même fiché ses employés en mentionnant la communauté dont ils sont issus, leur religion, leurs affinités au sein de l’entreprise et des considérations sur la qualité de leur travail.

Démenti de la direction

La direction a démenti être à l’origine de ce document. Ces listes, dont Le Temps a obtenu copie, n’étaient ni signées, ni datées, ni même ne contenaient le nom de l’entreprise incriminée, raison pour laquelle nous le tairons. Info ou intox, cet épisode trahit le climat délétère entourant la question des employés musulmans de l’aéroport, boucs émissaires pour les uns, tracas pour les autres.

Dans cette dernière catégorie, on trouve un policier de la sécurité internationale: «Cela fait longtemps qu’on a de gros doutes à l’égard de certains bagagistes aux allures d’islamistes radicaux.» L’apparence ne fait certes pas le criminel, cependant elle interpelle: si rares sont les punks à raffoler des costumes trois pièces, tout aussi rares devraient être les bobos à goûter au chic salafiste.

Il s’agit d’un repaire de barbus et c’est à peine si ces hommes musulmans pratiquants vous adressent la parole, simplement parce que vous êtes une femme.

Travaillant souvent en contact avec les bagagistes, Brigitte (prénom d’emprunt) est outrée par leur comportement: «Il s’agit d’un repaire de barbus et c’est à peine si ces hommes musulmans pratiquants vous adressent la parole, simplement parce que vous êtes une femme. Un problème que nous ne rencontrons pas avec les employés originaires d’Afrique noire ou d’Inde. Je tiens à ma liberté et ne peux admettre qu’au nom d’une croyance, je sois considérée comme un sous-être humain.»

«Une hiérarchie désarmée»

Les hommes n’apprécient pas davantage l’attitude de leurs collègues religieux. Roberto (prénom d’emprunt) est employé au tri des bagages depuis des années. Il dénonce «l’irrespect des musulmans envers ceux qui ne le sont pas, les insinuations, le copinage qui conduit plusieurs membres d’une même famille à être engagés, l’arabe parlé entre eux qui exclut les autres, le laisser-faire d’une hiérarchie désarmée». Comme autant de tabous, que Roberto regrette. Il poursuit: «Au local de pause, on se retrouve avec des gens qui font la prière. On doit attendre si on veut récupérer quelque chose dans nos casiers. Certains s’absentent même pour la prière sans demander, ce qui nous met en retard sur l’horaire.» Cette piété zélée est établie, puisqu’une salle de prière non autorisée avait été fermée.

La diversité culturelle parmi nos employés reflète la diversité culturelle des clients de l’aéroport! Le grand danger, c’est la stigmatisation.

Cet esprit communautariste inquiète-t-il les directions des entreprises concernées? La réponse est négative pour ce qui concerne Guillaume Crozier, directeur de Dnata Suisse à Genève, qui rappelle que, dans son entreprise, une seule personne s’est vu retirer son badge: «La diversité culturelle parmi nos employés reflète la diversité culturelle des clients de l’aéroport! Le grand danger, c’est la stigmatisation.»

A la direction de Swissport, Jean-Luc Payot se montre moins obligeant. A la question de savoir si les ressources humaines avaient tiré la sonnette d’alarme, comme à la RATP en France, à propos des employés d’origine maghrébine qui représenteraient un Etat dans l’Etat en imposant leurs vues, il répond: «Je l’ai constaté de moi-même à mon arrivée et nous avons pris les mesures nécessaires.» Plus précisément? «Nous avons diminué le nombre de collaborateurs temporaires pour en engager davantage sous contrat Swissport. Nous avons renouvelé l’encadrement et établi des règles de conduite.» Et pour éviter que le processus de recrutement n’amène à créer des clans sur la base de critères nationaux, Jean-Luc Payot précise qu’étant «totalement conscient des risques que cela peut représenter, notre directeur des ressources humaines est Valaisan!»

Système de détection précoce de la radicalisation

Genève a aussi mis en place un système de détection précoce de la radicalisation. Ce qui fait dire à Pierre Maudet: «Celui-ci doit permettre de signaler un changement de comportement, à l’endroit des femmes par exemple. Il y a une prise de conscience de certains patrons, qui viennent nous faire part de leurs doutes quant à certains de leurs employés. Et cela, c’est nouveau.»

Candidate à une concession d’assistance au sol, l’entreprise zurichoise Airline Assistance Switzerland (AAS) a déjà anticipé une solution, pour le cas où elle serait choisie à Genève. Ayant travaillé pour Swissair à Genève et comme CEO chez Swissport, le président de la compagnie, Josef In-Albon, dit être sensibilisé à cette problématique locale – rien de tel à Zurich-Kloten – mais pas préoccupé: «Pour le recrutement, nous allons nous concentrer d’abord sur les communes voisines de l’aéroport et travailler avec l’Office cantonal de l’emploi dans le but d’engager des chômeurs.»

Pour l’heure, les contrôles de sécurité se poursuivent et l’avocat des bagagistes, Pierre Bayenet, craint de «nouvelles purges». Une seule chose reste sûre: à l’aéroport, plus grand monde n’est serein. Et à en croire Roberto, pas même les passagers. Il s’en est trouvé un pour refuser de monter dans l’avion après avoir observé le visage du bagagiste qui s’occupait de son vol. 

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