Portrait

Claude Torracinta et l'histoire de la petite juive Rosette

Le journaliste retrace l’histoire tragique d’une adolescente juive qui en 1943 avait cru trouver l’asile en Suisse. Elle fut refoulée et mourut à Auschwitz. Par la faute de fonctionnaires genevois rigides, ou antisémites

Il nous emmène à travers campagnes. Route de Soral précisément, tout près de chez lui. Le Jura derrière, parsemé du blanc des neiges. Le Salève devant, abrupt. «Difficile d’imaginer qu’ici dans les années quarante il y avait un mur de barbelés et des soldats allemands qui tentaient d’arrêter ceux qui fuyaient la barbarie nazie» dit-il.

Claude Torrracinta randonne souvent par ces contrées entre Suisse et France, un pied parfois en Haute-Savoie, l’autre à Genève. Par un hasard assez étonnant, c’est en empruntant «dans la nuit et l’effroi» ces mêmes chemins que Rosette a franchi la frontière le 24 septembre 1943. «Sans doute par là» montre Claude du bras. Ensuite des douaniers l’ont conduite au poste de douane de la Feuillée (le bâtiment existe toujours) puis au centre d’accueil des Cropettes.

Rosette se croit sauvée

Rosette Wolczak, petite juive de 15 ans, se croit sauvée. Mais elle sera refoulée trois semaines plus tard, arrêtée par les Allemands sitôt la frontière franchie, envoyée au camp de Drancy, déportée à Auschwitz le 20 novembre avec le convoi 62, elle y sera gazée dès son arrivée le 23 novembre 1943. «Par la faute de fonctionnaires suisses ou très rigides ou ouvertement antisémites» juge Claude Torracinta.

Le journaliste vient de publier un récit, Rosette, pour l’exemple, afin, dit-il, «de redonner vie à l’enfant», mais aussi tenter de comprendre la décision arbitraire prise par les autorités genevoises de l’époque. En 2002, il avait réalisé avec Bernard Romy le documentaire Mémoires de la frontière qui traitait déjà de l’attitude de Genève vis-à-vis de ceux qui cherchaient l’asile en Suisse pendant la seconde guerre mondiale.

«J’avais à l’époque lu beaucoup de témoignages. Je suis allé en Allemagne pour me documenter, en Israël, au mémorial de la Shoah à Paris. Mais l’histoire de Rosette m’a bouleversé. Je voulais écrire sur cette tragédie et la part de responsabilité de mon pays même si celui-ci a été de manière générale accueillant envers les personnes persécutées pendant cette période noire. Mais des choses très troubles se sont passées».

Torracinta reprend calepin, carnet et stylo

Grand reporter dans ses jeunes années, journaliste d’enquête (il a créé Temps Présent en avril 1969), Claude Torracinta reprend calepin, stylo, avion et rencontre Nathan dans un kibboutz israélien. Nathan qui a 81 ans (le même âge que Claude) est le frère de Rosette. Il a survécu à l’holocauste, tout comme ses parents. «Nathan m’a dit combien ses parents se sont sentis toute leur vie coupables de la mort de leur fille car c’est eux qui l’avaient envoyée trouver refuge à Genève où habitait un cousin de la famille» explique Claude Torracinta.

En novembre 1944, les Wolczak qui se cachaient en Isère regagnent Paris libérée où ils habitaient avant-guerre. Ils pensent que Rosette est à Genève. Ils contactent le cousin qui leur dit ne l’avoir jamais vue. Puis le Comité de recherche des enfants sans adresse, sans résultat. Le 18 juillet 1945, ils apprennent enfin son refoulement de la Suisse et sa mort dans une chambre à gaz.

Retour en 1943. Principale porte d’entrée, Genève a vu passer 42% des réfugiés juifs accueillis en Suisse. Pour beaucoup d’entre eux, la survie passe par le franchissement de la frontière mais beaucoup seront renvoyés car une directive fédérale de 1942 stipulait que «les Juifs français doivent être refoulés sans exception étant donné qu’ils ne courent pas de danger dans leur pays, sauf les personnes non accompagnées de moins de 16 ans». Rosette a 15 ans, elle peut passer. Des filières d’enfants venant de Lyon, Marseille, Paris sont organisées. Ils sont regroupés à Aix-les-Bains ou Annecy et rejoignent par petits groupes les frontières de Douvaine ou Saint Julien-en-Genevois.

Un officier de police antisémite

«Pour le malheur de Rosette, elle a eu à faire à Daniel Odier, un officier de police responsable à Genève de la politique d’asile de Berne, un antisémite qui juge qu’une fois passée la frontière les réfugiés israélites se croient en pays conquis» relate Claude Torracinta. L’officier se met, par exemple, d’accord avec les Allemands sur le lieu de renvoi de Juifs afin qu’ils soient arrêtés. Rosette sera victime d’un refoulement disciplinaire, ce qui signifiait déportation car l’existence des camps de concentration se savait déjà.

Transférée au camp des Plantaporrêts, Rosette est «accusée» d’avoir eu des relations sexuelles avec un réfugié et de conduite indécente avec des soldats chargés de la garde du camp lors de la fête de Roch Hashana, le Nouvel an juif. Daniel Odier se dit scandalisé, parle de débauche, de perversité. «A aucun moment, il n’a tenu compte de l’âge de Rosette, de sa solitude, de son sentiment d’abandon. Elle aurait dû être au pire menée dans une maison de correction car à l’époque la sexualité des adolescents était une chose taboue» dit Claude Torracinta.

«Il faut faire un exemple, arriver à des sanctions contre des réfugiés qui ne méritent pas l’accueil que nous leur réservons» plaide Odier. Rosette est raccompagnée à la frontière, pas de nouvelles d’elle pendant trois jours (où dort-elle, comment mange-t-elle, que fait-elle?), puis les Allemands l’arrêtent et l’emmenèrent à l’Hôtel Pax à Annemasse. Qu’advint-il de Daniel Odier? «Il a fini comme attaché de presse au concours hippique de Genève» croit savoir Claude Torracinta.

Les résonances d’aujourd’hui

Le destin tragique de Rosette Wolczak a évidemment des résonances au moment où une initiative pour le renvoi des étrangers criminels est soumis au peuple (le 28 févier). «Je ne compare pas l’incomparable mais le côté automatique du renvoi, sans jugement, sans avocat, sans défense, la condamnation systématique rappellent les heures sombres» dit Claude Torracinta.

Ruth Dreifuss écrit dans sa préface que «le livre permet de réfléchir à l’attitude de notre pays face à celles et ceux en quête de protection contre les violences de la guerre». L’ancienne Conseillère fédérale rappelle qu’une loi fédérale sur l’asile est entrée en vigueur en 1981 «laissant espérer que l’histoire de Rosette ne se reproduirait plus mais elle a été tant révisée qu’elle en est érodée».


Profil

1934 : naissance le 11 novembre au Havre

1969 : création de Temps Présent

2002 : réalisation du film Mémoires de la frontière

2016 : publication de Rosette, pour l’exemple chez Slatkine

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