Justice

A Fribourg, le parquet rechigne à enquêter sur la mort d'Emilie

Le procureur général Fabien Gasser a annoncé son intention de clore l'enquête sur d'éventuels manquements institutionnels et de classer l'affaire. Le stagiaire, qui devait surveiller la jeune autiste dans la cour, avait pourtant déjà perdu un enfant lors d'une sortie peu de temps auparavant

Le procureur général du canton de Fribourg, Fabien Gasser, n'a visiblement pas très envie d'enquêter sur les manquements institutionnels qui auraient pu conduire à la mort d'Emilie, une jeune autiste prise en charge par la Fondation Les Buissonnets et dont le corps a été retrouvé flottant sur le lac de Schiffenen.

Contraint d'investiguer la question de l'encadrement sur décision du Tribunal cantonal, le patron du Ministère public a rapidement rendu un avis de clôture d'instruction et a annoncé son intention de classer le dossier. La famille de l'adolescente disparue, représentée par Me Nicola Meier, ne se satisfait pas du tout de cette issue qualifiée de prématurée.

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Aucun risque de fugue

L'été dernier, sur recours des proches d'Emilie, Fabien Gasser était invité par les juges à douter un peu plus de la surveillance mise en place par le Home-Ecole romand lors des tragiques évènements du 12 novembre 2013. Ce jour-là, la jeune autiste de 15 ans, qui ne s'exprimait que par pictogrammes, a disparu alors qu'elle était sortie dans la cour et que le seul éducateur présent à l'extérieur- un stagiaire - était débordé par la crise d'un autre pensionnaire. L'alerte, donnée tardivement, n'a pas permis à la police de retrouver sa trace. Le corps sera découvert trois mois plus tard.

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Après avoir fait auditionner la directrice de l'institution et l'éducateur stagiaire par la police, au titre de personnes appelées à donner des renseignements, le procureur général parvient à la conclusion qu'il n'existait aucun risque de fugue à attendre de la part de la jeune fille, que la cour où elle se trouvait était une cour intérieure et qu'un appel plus rapide à la police, soit dans les 15 minutes après la disparition, «n'aurait manifestement rien changé». Dès lors, Fabien Gasser entend classer la procédure ouverte pour homicide par négligence et exposition. L'idée d'une mise en prévention est écartée. Le parquet laisse aux parties plaignantes un délai pour solliciter d'éventuels actes complémentaires.

Un stagiaire en échec

Ce qui a été fait en date du 25 janvier. Selon la requête de Me Meier, l'enquête est encore lacunaire. Lors de son audition, l'éducateur en formation a déclaré que c'était la première fois qu'il descendait seul dans cette cour avec trois élèves, que cela n'était pas usuel et qu'une collègue plus expérimentée lui avait demandé s'il se sentait apte à l'exercice tout en émettant des réserves en raison de potentielles crises des pensionnaires. «Il faut interroger les deux autres responsables du groupe sur cette décision et sur leurs craintes», soutient le conseil des plaignants.

L'audition de la directrice du Home suscite encore plus de questions. Surtout cette déclaration: «Un éducateur en formation du type de N. était considéré par la Direction comme un éducateur formé. Il y a des conditions et ces conditions étaient remplies.» Or, souligne la partie plaignante, l'audition postérieure du stagiaire en question a montré que celui-ci a définitivement échoué à sa formation en juin 2014, sa répondante de formation pratique ayant estimé que ses compétences n'étaient pas au niveau.

Le même stagiaire a encore expliqué avoir «perdu» un enfant qui lui avait été confié lors d'une sortie à Montreux. Cette sortie avait eu lieu quelque temps avant la disparition d'Emilie. L'intéressé a précisé que a police avait été immédiatement avertie et que l'enfant avait été retrouvé «par chance», deux heures plus tard, alors qu'il marchait au bord du lac. Aux yeux de Me Meier, «il faut réentendre la directrice sur ces incidents et sur les mesures prises pour éviter de telles défaillances».

Une cour intérieure très ouverte

La partie plaignante demande aussi l'audition du responsable pédagogique qui a établi une chronologie de cette tragique journée et de l'inspecteur responsable des recherches ainsi que la production de différents rapports internes à l'institution. Un transport sur place est indiqué, ajoute Me Meier, pour décrire la réelle configuration des lieux.

Le conseil des proches d'Emilie relève aussi que la cour en question, dite cour du Dragon, n'a rien d'une cour intérieure comme le laisse entendre la décision du parquet, basée sur un rapport photographique de police. Il existe plusieurs accès dont un large qui mène directement à l'extérieur. L'avocat rappelle la déclaration de la directrice à ce propos. «Avant la disparition d'Emilie, il était possible de sortir mais pas d'y entrer et maintenant elle est totalement bloquée. La raison principale de ce blocage est que cette porte donne sur un parking».

Décision imminente

Les proches de la disparue attendent la détermination du parquet. «Je constate une réticence du Ministère public à faire toute la lumière sur cette affaire et je ne me l'explique pas», fait remarquer Me Meier. N'étant pas de ceux que l'on peut avoir à l'usure, l'avocat envisage déjà, en cas de rejet des actes demandés, la voie du recours ou de la demande de récusation.

Une détermination qui sera connue très prochainement. «Je me penche attentivement sur les demandes formulées et ma décision sera transmise à brève échéance», déclare Fabien Gasser. Le procureur général conteste toute réticence de sa part et précise n'avoir «aucune raison de vouloir protéger cette institution». Il en faudra sans doute plus pour persuader une famille meurtrie.

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