Justice

Deux mises en prévention après la mort troublante d’une jeune autiste à Fribourg

La directrice et le stagiaire de l’institution qui accueillait Emilie sont poursuivis pour homicide par négligence et exposition. Pourtant, le procureur général Fabien Gasser continue de penser que le dossier doit être classé

Nouvelle acrobatie dans l’affaire Emilie, du nom de cette jeune autiste prise en charge par la Fondation Les Buissonnets et dont le corps a été retrouvé flottant sur le lac de Schiffenen. La directrice du Home-Ecole romand ainsi qu’un éducateur stagiaire sont mis en prévention pour homicide par négligence et exposition. Dans sa décision, notifiée ce lundi, le procureur général fribourgeois Fabien Gasser précise toutefois: «Mon intention de classer la procédure est, en l’état et sous réserve des éléments qu’un éventuel complément d’instruction pourrait amener, maintenue.»

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La formulation choisie par le procureur général n’a pas manqué de surprendre les proches de la disparue. «Je suis stupéfait de voir qu’on décide enfin de tirer les conséquences des éléments de l’enquête par des mises en prévention et que, dans le même temps, on anticipe de manière incompréhensible sur le déroulement et le résultat de la procédure. C’est comme si on faisait un pas en avant et deux pas en arrière», relève Me Nicola Meier, conseil des plaignants.

Stratégie floue

Difficile en effet d’y voir clair dans la stratégie du Ministère public. Le 16 janvier 2015, Fabien Gasser a rendu une ordonnance de non-entrée en matière soulignant l’absence d’éléments accréditant la piste criminelle dans le tragique décès de cette adolescente de 15 ans qui avait disparu de l’institution pour handicapés et s’était noyée dans la Sarine. La famille d’Emilie, représentée par Me Nicola Meier, a recouru afin que les investigations se poursuivent et que celles-ci portent également sur les ratés de l’encadrement et les retards de l’alerte. Avec un certain succès.

En juillet 2015, la Chambre pénale du Tribunal cantonal a ordonné l’ouverture d’une instruction afin de savoir si des manquements ont pu mettre en danger ou causer la mort de l’adolescente. L’enquête a toutefois été courte. Après avoir fait procéder à l’audition de la directrice et du stagiaire, le procureur général a annoncé son intention de ne pas mettre en prévention, de clôturer la procédure et de classer le dossier vu l’absence de risque de fugue, la configuration protégée des lieux et le fait qu’une alerte plus rapide n’aurait rien changé. Les proches de la défunte, choqués par ces conclusions qualifiées de hâtives, ont demandé la semaine dernière une série d’actes d’instruction afin d’éclairer des points déjà problématiques.

Il est en effet apparu que le stagiaire en question avait égaré un autre enfant quelque temps auparavant lors d’une sortie à Montreux. Le jour du drame, il se trouvait seul dans une cour (dont un des accès menait sur un parking) avec trois pensionnaires malgré les avertissements d’une collègue. Le stagiaire a perdu Emilie de vue alors qu’il était débordé par un enfant en crise. Lorsqu’il s’est rendu compte de son absence, il l’a cherchée en vain et a alerté la police bien après les 15 minutes réglementaires. Quant à la directrice, elle est rentrée chez elle tout en sachant qu’une enfant avait disparu, de nuit et en hiver, et n’est revenue que plus tard dans la soirée.

Accès au dossier

En réponse aux investigations complémentaires requises par les parties plaignantes, le Ministère public a décidé d’une mise en prévention. Fabien Gasser s’en explique: «Les déclarations de ces deux personnes sont utilisées pour réclamer d’autres moyens de preuve. Il est donc impossible de les laisser plus longtemps hors du dossier. Une mise en prévention leur permettra de prendre connaissance de la procédure et de se prononcer en connaissance de cause.» Quel sort le Ministère public entend-il réserver aux requêtes des proches et au dossier? «J’estime que certaines demandes doivent être étudiées minutieusement. Pour le moment, mon point de vue sur l’issue du dossier n’a pas changé.»

Du côté des prévenus, les défenseurs gardent une grande réserve. Me André Clerc, l’avocat du stagiaire, relève que son client «pourra ainsi connaître plus précisément les reproches qui lui sont faits et se défendre». Au nom de la directrice, Me Pierre Perritaz et Suat Ayan attendent aussi de «lire le dossier avant de se prononcer».

Les deux mis en cause sont enfin priés par le procureur général de se déterminer sur les actes – auditions, transport sur place, reconstitution, production de rapports – demandés par les plaignants d’ici au 15 mars 2016. Soit, près de deux ans et demi après la mort troublante d’Emilie.

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