Sécurité

A Genève, un ex-bagagiste raconte ses craintes

Musulman converti au christianisme, Rachid a travaillé comme bagagiste chez Dnata. Il raconte le radicalisme religieux de ses anciens collègues et l’ostracisme dont il a été l’objet

Le diable se cache dans les détails. Ce jour-là, il était niché dans un salami pur porc. Lorsque l’Algérien Rachid (prénom d’emprunt), fraîchement engagé comme bagagiste saisonnier chez Dnata à Genève, sort de sa besace un déjeuner transgressif, ses collègues le houspillent: «Ils m’ont insulté en arabe, de façon très vulgaire. J’ai gardé mon sang-froid, leur ai fait remarquer qu’ils n’avaient pas à me dire ce que je devais manger et qu’être Algérien ne faisait pas forcément de moi un musulman.» Mais la tolérance ne figure pas au digeste de ses camarades, à 90% Nord-Africains, selon lui. Rachid, converti au christianisme, doit manger à l’écart. Il y restera longtemps.

C’était en 2013, bien avant que les entreprises d’assistance au sol ne fassent l’objet d’un contrôle poussé de la part de l’Etat, suite aux attentats de Paris. Le 9 janvier dernier, Le Temps révélait que 33 badges d’accès au tarmac avaient été retirés à des bagagistes ou agents de sécurité, dont 31 ressortissants français d’origine maghrébine. Beaucoup travaillaient chez Swissport, un seul chez Dnata. Outre des soupçons de radicalisme, le conseiller d’Etat Pierre Maudet évoquait aussi des problèmes de droit commun.

Dénoncer un radicalisme religieux

Ce témoignage, Rachid ne l’envisage pas comme un contrepoint à l’ostracisme dont il a fait l’objet. Mais comme une manière de dénoncer le radicalisme religieux «qui rend certaines zones de l’aéroport de Genève de plus en plus semblable à la RATP, gangrenée par les islamistes». Jovial, affable, l’homme de 49 ans n’a rien du râleur furieux ou du mystique inspiré. Il assure ne nourrir aucun ressentiment vis-à-vis des musulmans. S’il concède une obsession, c’est la liberté. Or, c’est elle qui a pris un coup de canif à la place de l’anecdotique salami et, partant, l’image qu’il se faisait d’une Suisse garante: «Même ici, je ne pouvais pas vivre comme je le voulais.» Echo chagrin à son passé.

Rachid a 16 ans lorsque, en Kabylie, il s’interroge: «Au nom de quoi nous autres musulmans serions les élus et les autres les perdus? Je me disais qu’on ne pouvait pas condamner la moitié de l’humanité aux flammes de l’enfer. Cette exclusion me perturbait.» C’est alors qu’il tombe sur les Evangiles et qu’il se convertit au christianisme, courant méthodiste. «Je considère que la foi n’est pas un héritage, mais un choix consenti.» Dix ans plus tard, sa mère lui emboîtera le pas. S’ensuivent des études de théologie à Genève, aux termes desquelles Rachid devient pasteur en Algérie. Mais un divorce met fin à sa carrière pastorale. En 2012, il revient en Suisse et décroche bientôt un contrat saisonnier de bagagiste.

La religion influence leur manière de travailler, selon Rachid

Cointrin, ou le retour au bled. «En pire, car toutes les discussions tournaient autour de la religion», se souvient Rachid. En pause, à la moindre apparition d’une femme considérée comme trop dénudée à la télévision qui diffuse en continu, les «barbus» quittent la salle. Ils ne touchent pas aux surplus de sandwichs offerts par les compagnies aériennes. Les journées de ses collègues sont ponctuées par les prières, plusieurs employés programmant leurs montres pour sonner le temps du recueillement. «Un jour, un de mes collègues était en soute dans un avion de British Airways à l’heure de la prière. Je lui ai fait remarquer que notre entreprise pouvait en pâtir si la compagnie apprenait qu’il priait là.» Rachid ne parvient pas à faire respecter sa différence, on le regarde de travers lorsque, à la pause, il sort son livre, jugé par «ceux qui jamais ne lisent, pas même les journaux». Même son «bonjour» matinal, lancé à la cantonade, ne reçoit plus de réponse. Jusqu’à ce qu’un collègue lui signifie qu’il ne répondra qu’au «salam alaykoum» de rigueur.

En 2014, Rachid rejoint à nouveau Dnata pour la haute saison. Nouvelle surprise: dans le local commun à différentes professions, plus trace de femmes. S’enquérant de ce qu’il en est advenu, ses collègues lui apprennent «que l’entreprise a créé un local à part pour la gent féminine». Aujourd’hui encore, il s’insurge: «Ce n’est pas admissible que les barbus fassent la loi à Genève!» Pour lui, pas de doute: si Dnata est aussi accommodante face aux exigences des employés musulmans, c’est par crainte de déplaire à ses actionnaires émiratis.

Prière à Pierre Maudet

Depuis que l’Etat a serré la vis à l’aéroport, Rachid respire. Car il n’exclut pas que certains ultras religieux puissent basculer un jour dans le terrorisme: «Vous savez, il y a toujours quelque chose à faire dans la soute. Couper un fil, dévisser des boulons. Il n’y a pas que les bombes.» Et cette prière à Pierre Maudet, puisque ces lignes lui en donnent l’occasion: «Venez inspecter les compagnies d’assistance au sol! Le comportement de certains est proprement édifiant.»

L’homme sourit à la Rade. Engagé par une société genevoise de tourisme, il n’a plus à subir le regard de ses compatriotes. «Je travaille avec des Suisses, dans un milieu ouvert. On organise des apéros, je me sens libre.» Loin des persiflages et des pourfendeurs de salami.


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