Matières premières

Divisés, les traders font le minimum contre l’initiative anti-spéculation

Contrairement à ce qui était prévu, les géants du négoce ne mèneront pas campagne contre le brûlot des Jeunes socialistes, mis au vote le 28 février. Economiesuisse et Pierre Maudet sont fâchés. Récit d’un couac

On n’a jamais vu menace plus directe contre les intérêts des puissantes maisons de négoce qui ont fait de la Suisse leur base arrière. Pourtant, les traders en matières premières ne lèveront pas le petit doigt pour faire campagne contre l’initiative des Jeunes socialistes, soumise au vote des Suisses le 28 février.

Ce texte veut interdire la spéculation sur les denrées agricoles, en bannissant l’usage de certains produits financiers. Outre une atteinte à l’activité des traders en grains, café, cacao, huiles etc., très présents sur l’Arc lémanique, son acceptation représenterait un signal négatif pour toute l’industrie des matières premières, qui pèse quelque 3,5% du PIB suisse.

Mais à trois semaines du vote, le PLR est seul à s’activer contre l’initiative, à la tête d’un comité interpartis, et avec des moyens modestes.

Lire: Le négoce agricole tremble face à l’initiative des Jeunes socialistes

Des traders étonnamment pingres

La passivité des négociants dans la campagne s’explique en partie par le fait que le projet, malgré un capital de sympathie initial de 48% d’opinions favorables, a peu de chances de passer. Mais les dissensions au sein des milieux économiques ont aussi joué un rôle, a appris Le Temps.

Il y a un an, le lobby des grandes entreprises, economiesuisse, était prêt à s’investir. A condition que l’association des traders en matières premières, la Swiss Trading and Shipping Association (STSA), finance la moitié de l’effort de campagne.

Des discussions ont ensuite eu lieu entre le lobby patronal et la STSA, notamment à l’été 2015, indique Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse. A l’automne, volte-face: la STSA annonce qu’elle fera campagne seule de son côté. Le mandat doit être confié à la société de relations publiques Burson Marsteller, plus précisément à son responsable des «public affairs» Tim Frey, ancien secrétaire général du PDC.

Mais au final, la campagne promise par la STSA n’a jamais eu lieu. Tim Frey confirme qu’un projet a bien été élaboré, mais pas exécuté.

Divisions

Selon une source proche de l’association, certains traders en matières premières auraient refusé de la financer, car ils ne font pas de commerce de denrées agricoles et ne se sentent pas concernés par la votation. Le secrétaire général de la STSA, Stéphane Graber, n’aurait pas pu lever assez de fonds auprès de ses membres pour mener une campagne ambitieuse.

«Des contacts que nous avons eus, nous avions compris que certaines sociétés étaient prêtes à mettre la main à la poche», précise Cristina Gaggini d’economiesuisse. Selon elle, l’absence de campagne s’explique «peut-être plutôt par un problème de gouvernance au sein de la STSA».

Un peu froissé lui aussi, Pierre Maudet avait encouragé les traders à profiter de la campagne de votation pour s’exposer enfin en public, et descendre dans l’arène politique.

«J’ai rencontré plusieurs fois le comité de la STSA pour leur dire: «Montrez-vous, les gens doivent comprendre ce que vous faites», explique le conseiller d’Etat genevois chargé de l’économie. «La communication n’est pas totalement naturelle dans ce secteur, j’ai fait passer le message qu’il faudrait un peu changer.» Pierre Maudet doit constater que ses conseils n’ont pas été suivis d’effets.

Interrogé par Le Temps, le secrétaire général de la STSA, Stéphane Graber, assure dans un courriel «qu’il n’y a aucun problème de gouvernance au sein de la STSA» et que son association «travaille étroitement et en parfait accord avec tous les acteurs impliqués dans la campagne».

Mais cet épisode illustre tout de même les maladies de jeunesse du lobby des traders, tiraillé entre membres hétérogènes, et qui peine à communiquer efficacement.

«C’est une association très jeune, nuance une source qui travaille avec la STSA. Et elle ne fonctionne pas si mal quand on la compare à d’autres associations économiques», où les passes d’armes entre milieux aux intérêts divergents sont monnaie courante.

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