Prévention

Les réseaux sociaux, caisses de résonance du harcèlement à l’école

L’Instruction publique genevoise veut mettre fin à la loi du silence qui entoure les violences répétées à l’encontre d’élèves. Selon une enquête, 6 écoliers sur 100 affirment avoir été victimes de harcèlement. Et le phénomène s’amplifie avec les plateformes numériques

«Avant, les victimes de harcèlement disposaient d’un peu de répit lorsqu’elles rentraient chez elles. Avec les réseaux sociaux, le harcèlement est ouvert 24h/24, 365 jours par an.» Les propos de May Piaget, coordinatrice du groupe Vie et climat scolaire au Département de l’instruction publique (DIP) de Genève, ne reflètent pas seulement le mécanisme d’amplification que revêtent les plateformes numériques vis-à-vis du harcèlement, mais illustrent aussi la prise de conscience – certes un peu tardive – des autorités face à un phénomène qui touche près de 6% des élèves de l’école secondaire, selon une enquête réalisée par le DIP en 2012. Sur ce total, un tiers de victimes est harcelé via les réseaux sociaux.

Pour briser l’omerta qui règne autour de ces violences systématiques et intentionnelles – dont trois quarts des adultes n’auront jamais connaissance –, le canton de Genève a décidé de lancer une opération d’information à vaste échelle, autant destinée aux élèves qu’à leurs parents. Mais au-delà des traditionnelles affiches, prospectus et autre sites web, c’est l’ensemble des acteurs de l’école – de l’enseignant à l’infirmier, du bibliothécaire au concierge – qui sera formé à détecter de manière précoce les symptômes du harcèlement. D’ici à 2018, le DIP espère toucher l’ensemble du personnel des établissements scolaires primaires et secondaires du canton. Des groupes de prévention et des cellules d’intervention seront constitués au sein de chacun d’eux. L’objectif est chiffré, mais pas daté: «diminuer la prévalence du harcèlement de 20%».

Un suivi cohérent

Si le phénomène n’est pas nouveau, concède la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, la magistrate socialiste souhaite standardiser la manière dont le «mal» est traité par l’école. En d’autres termes, fini la gestion au cas par cas selon l’enseignant ou l’établissement scolaire, c’est désormais via un «protocole» que ce type d’affaires sera traité. Protocole? L’indigeste jargon administratif cache une méthode assez sommaire qui consiste à améliorer l’échange d’informations et d’expériences au sein même de l’école, mais également entre établissements. Il vise également à définir le rôle des protagonistes et à assurer un suivi cohérent des cas de harcèlement jusqu’à leur résolution. Sur les éventuelles sanctions, aucune mesure systématique n’a été implémentée par le DIP. Exclusions temporaires ou punitions sont appliquées «au cas par cas».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les autorités n’entendent pas investir les réseaux sociaux, ne serait-ce qu’en ouvrant une page Facebook, un compte Twitter ou Snapchat. «Une mauvaise piste, ce n’est que la pointe émergée de l’iceberg, argue May Piaget. Le cyber­harcèlement n’arrive jamais seul et demeure presque toujours lié à un harcèlement dans le monde réel, dans un préau, en classe ou sur le chemin de l’école.» Néanmoins, les élèves ne sont pas privés de conseils d’utilisation des réseaux sociaux. Ils sont invités à établir des preuves du harcèlement dont ils sont victimes par des captures d’écran, en vue d’éventuelles suites judiciaires. D’autres mesures leur sont préconisées, telles que relever le niveau de confidentialité de leur compte, signaler les propos illicites au fournisseur d’hébergement ou à l’administrateur de la page internet concernée, contacter la direction de l’établissement scolaire ou encore la brigade des mineurs.
Selon deux études réalisées dans les cantons du Valais et de Genève, un enfant harcelé aurait «quatre fois plus de risques» de commettre une tentative de suicide à l’adolescence. Mais il est erroné de penser que le harcèlement demeure uniquement néfaste pour les victimes, tient à préciser la conseillère d’Etat. «Les témoins de harcèlement comme leurs auteurs sont tous exposés à des conséquences néfastes, avec des répercussions potentiellement importantes sur leur scolarité. Lutter contre le harcèlement est donc un enjeu éducatif majeur, qui participe aussi de la lutte contre le décrochage scolaire.»

Les premières statistiques relatives à la violence en milieu scolaire sont enregistrées depuis 2008 dans le canton de Genève. Le nombre d’actes recensés (bizutage, insultes ou menaces graves, racket, violences physiques ou sexuelles) a diminué entre 2008 et 2013, respectivement de 471 à 393 signalements. Quant aux atteintes aux biens (vol, tags, dommages aux biens personnels ou aux locaux), elles ont été divisées par cinq entre 2008 et 2013, soit 140 cas contre 29. Plus globalement, le taux d’exposition à la violence – le rapport entre le nombre d’actes et la population scolarisée – est passé de 7,1 pour 1000 en 2008 à 5,9 pour 1000 en 2012.

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