Justice

Olivier Jornot sous enquête disciplinaire à Genève

Le procureur général devra s’expliquer sur son comportement lors d’une soirée entre collègues qui s’est prolongée dans une boîte de nuit. Le Conseil supérieur de la magistrature a ouvert une procédure afin d’établir les faits et déterminer si ceux-ci sont contraires aux devoirs de la charge

Olivier Jornot a-t-il fait preuve d’un comportement indigne de sa charge de procureur général du canton de Genève? C’est la délicate question qui se trouve désormais sur la table du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). L’organe de surveillance a ouvert une enquête disciplinaire concernant des faits survenus dans une boîte de nuit où s’est prolongée une soirée très animée du Ministère public, a appris Le Temps.

Contacté, le patron du parquet confirme faire l’objet d’une procédure administrative. La décision lui a été notifiée. «Compte tenu de l’enquête en cours, je ne souhaite pas m’exprimer sur les faits et je réserve mes réponses aux questions que le CSM voudra bien me poser», ajoute Olivier Jornot.

Une prolongation à La Garçonnière

Selon nos informations, l’instance qui veille au bon ordre moral du troisième pouvoir s’intéresse aux débordements qui ont pu avoir lieu lors de la fête de fin d’année du parquet. Cette soirée, qui s’est tenue au mois de janvier, a commencé par un dîner à l’Athénée 4, une salle proche du Palais Eynard, louée pour l’occasion.

Un petit groupe s’est ensuite décidé à poursuivre à La Garçonnière, établissement nocturne bien connu du centre-ville. C’est dans cet établissement public qu’Olivier Jornot se serait donné en spectacle lascivement avec une procureure de 35 ans, qui était passablement éméchée et qui n’en demandait peut-être pas tant. Elle aussi doit répondre de sa conduite devant le CSM.

A ce moment avancé de la soirée, la compagne attitrée du magistrat, également procureure au sein du même Ministère public, était déjà rentrée chez elle afin de libérer la baby-sitter. La question se pose enfin de savoir si Olivier Jornot a encore pris le volant après ces festivités. Ce dernier, qui confirme que la fête a effectivement été suivie d’un «after» avec des procureurs et des collaborateurs, tient à répondre sur ce point: «J’ai pris le volant en estimant être en état de le faire».

Devoir d’exemplarité

La scène à La Garçonnière a en tout cas ému des personnes présentes et l’information est remontée, sans dénonciation écrite, aux oreilles de certains membres du CSM. En sa qualité de gardien des devoirs qui imposent aux magistrats d’exercer leur charge avec dignité, rigueur, assiduité, diligence et humanité, l’organe de surveillance a lancé une investigation pour entendre les personnes concernées et établir les faits.

Olivier Jornot n’est certes pas n’importe quel magistrat. En tant que procureur général, il définit la politique pénale, il préside la commission de gestion qui négocie le budget avec le politique, il est membre de droit du CSM, il est le premier magistrat de l’ordre judiciaire et le troisième personnage de la République après le président du Conseil d’État et celui du Grand Conseil. Sans forcément exiger un modèle de vertu, la question de l’exemplarité se pose de manière encore plus aiguë dans son cas. Ne serait-ce que parce que son poste est particulièrement exposé et que tout dérapage est susceptible d’être instrumentalisé ou de nuire à l’image de l’institution.

Tout permis?

Véritable bourreau de travail, le magistrat est certainement parvenu à redresser un parquet très mal en point et à redonner la dynamique nécessaire à ses troupes. Il a sans doute moins bien réussi à dompter son côté caractériel, autoritaire et cassant. Après quatre années passées à la tête du Ministère public, et une réélection populaire en prime, ce patron, à l’envergure politique et managériale très affirmée, est connu pour exercer son pouvoir de manière autocratique et donne désormais un peu l’impression que tout lui est permis.

Dans ce contexte, cette affaire d’excès festif tombe fort mal pour le principal intéressé. Elle conforte ceux qui doutent de ses capacités à habiter sa charge avec la réserve nécessaire ou qui le dépeignent comme une sorte de cocotte-minute prête à exploser. Elle fait aussi remonter le souvenir d’une autre démonstration, un soir de banquet de l’Ordre des avocats, qui avait importuné une juge du tribunal civil sur la piste de danse. Un intermède sur lequel le CSM, pas toujours très renseigné ou très réactif, ne s’était pas penché.

«Pas un saint»

La procédure disciplinaire fait enfin écho à de récents articles sur la vie privée du magistrat. La semaine dernière, le magazine L’Illustré dissertait en effet sur sa liaison avec la procureure Rita Sethi-Karam- déjà surnommée Madame de Pompadour au sein du palais de justice- et sur l’achat commun d’un appartement que le couple n’habite toutefois pas ensemble. Chacun occupe un domicile, dans deux immeubles séparés par une allée. Cette solution a sans doute bien des avantages, dont celui de ne pas tomber sous le coup de la loi sur l’organisation judiciaire qui stipule que les personnes faisant durablement ménage commun ne peuvent être membres d’une même juridiction.

Au-delà des vices et des vertus de cette loi, dont Olivier Jornot a été le père spirituel lorsqu’il siégeait comme député au Grand Conseil, l’histoire démontre qu’il n’est pas aussi simple de séparer vie privée et vie publique à ce niveau de responsabilités. Elle révèle aussi que les liaisons au sein d’une même juridiction, même avec la bénédiction implicite du CSM, peuvent s’avérer compliquées à gérer lorsque la hiérarchie entre en jeu ou que la fidélité est malmenée.

Une période agitée qui ne semble pas faire beaucoup douter le principal intéressé. «J’ai une haute vision de la fonction que j’occupe et cela m’a conduit à m’y investir totalement et à y vouer toute mon énergie. Pour le reste, et même si je mène une vie quasi-monastique, je n’ai pas prêté serment de devenir un saint, ni une machine. Je suis resté un homme avec tout ce que cela peut avoir comme conséquences», explique Olivier Jornot. Le CSM dira si ces conséquences ont excédé les limites du tolérable dans cette boîte de nuit.

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