Migrations

Thomas Aeschi: «La Suisse doit dialoguer avec l'Erythrée, qui n'est pas l'enfer que l'on croit» 

Le conseiller national UDC vient de rentrer d'un voyage de six jours dans le pays de la Corne de l'Afrique. Il réfute être tombé dans le piège de la propagande orchestré par le régime d'Asmara 

ll vient de rentrer d’un voyage de six jours en Erythrée, au cœur d’une polémique. Le conseiller national Thomas Aeschi (UDC/ZG), ex-candidat malheureux au Conseil fédéral, ne partage pas l’image de l’Erythrée souvent comparée à la «Corée du Nord de l’Afrique». Nous l’avons joint par téléphone alors qu’il se trouvait en Inde, à Bombay.

Le Temps: L’Erythrée est souvent décrite comme une «prison à ciel ouvert», dirigée par un despote sanguinaire et paranoïaque. Votre voyage avec d’autres politiciens est montré du doigt, une élue socialiste, la conseillère nationale Yvonne Feri, a même été contrainte de démissionner de la présidence des Femmes socialistes. Qu’êtes-vous allé y faire?

Thomas Aeschi: Les rapports onusiens sur l’Erythrée parlent de tortures, d’esclavage, de liberté de presse bafouée. C’est très fort. Il était important que je me rende sur place pour me faire ma propre opinion. Nous nous sommes rendus à Asmara, la capitale, mais aussi à Mendefera, une ville du Sud, et à Adi Kwala, à la frontière avec l’Ethiopie. J’ai pu parler avec des habitants, me rendre compte de l’extrême pauvreté du pays, discuter avec des représentants du CICR ou encore l’ambassadeur de l’Union européenne à Asmara. Mais, c’est vrai, nous n’avons pas pu visiter de prisons. Par contre, la majorité de nos interlocuteurs décrivent les requérants d’asile érythréens comme étant avant tout des «migrants économiques». Les salaires sont effectivement très bas et tournent autour des 50-100 dollars par mois. Dans ces conditions, beaucoup sont logiquement attirés par l’Europe ou les Etats-Unis.

– Vous niez les pratiques de torture ou les récits de disparitions? La Suisse n’a jamais renvoyé d’Erythréens en Erythrée, précisément en raison de la nature du régime et des risques encourus par les déserteurs, qui fuient l’enrôlement de force dans l’armée. Vous voulez donc que la Suisse durcisse sa pratique, au risque de mettre des personnes en danger de mort?

– Ce n’est pas à moi de le dire et notre mission n’était pas de documenter les violations des droits de l’homme. Mais, c’est un fait, l’Erythrée s’est ouverte depuis deux ans, il y a même la volonté de limiter le service national à dix-huit mois, de faire baisser les loyers, d’investir davantage dans la formation pour aider les jeunes. La Suisse doit mener un dialogue avec le gouvernement érythréen, c’est évident. Il y a eu des missions du Secrétariat d’Etat aux migrations sur place, mais je suis d’avis que son patron Mario Gattiker devrait lui-même aller en Erythrée. Si beaucoup d’Erythréens viennent en Suisse – ils étaient près de 10 000 l’an dernier –, c’est aussi beaucoup lié au fait qu’ils enjolivent leur quotidien en Suisse en raison de la pression de la famille qui s’est souvent mobilisée pour payer 10 000 dollars le voyage. Il y a donc un attrait démesuré vers notre pays, qu’il faut stopper.

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– Dans une chronique dans le Blick, vous expliquez avoir pu vous déplacer librement, avoir pu prendre des photos, discuter avec des habitants et n’avoir été contrôlé par des militaires qu’à une seule reprise. Que répondez-vous à ceux qui parlent d’instrumentalisation et d’opération-séduction d’Asmara? N’êtes-vous pas victime d’une propagande gouvernementale, organisée avec le consul honoraire en Suisse dans le seul but de tenter de redorer le blason du pays?

– Ces accusations sont infondées. Je sais faire la part des choses. L’Erythrée est un pays pauvre, qui donne peu de perspectives aux jeunes attirés par le mode de vie occidental, c’est vrai. Mais ce n’est pas l’enfer que l’on décrit. Nous avons pu nous déplacer librement, sortir seuls le soir à Asmara, dans des bars et des restaurants, sans être surveillés. Les murs n’ont pas d’oreilles. En Corée du Nord, on aurait tout le temps été accompagnés par quelqu’un mandaté par le gouvernement. Ce n’était pas le cas en Erythrée. Nous étions parfois même sans le consul honoraire Toni Locher (un gynécologue de Wettingen, proche du gouvernement érythréen, ndlr).

Visa érythréen de Thomas Aeschi   Facebook

– Encore une fois: si vous considérez les Erythréens, qui arrivent depuis 2006 en tête des requérants d’asile en Suisse, avant tout comme des «migrants économiques» et que vous contestez les conclusions des rapports onusiens, cela signifie que vous pensez que la Suisse doit les renvoyer. Non?

– Personnellement, je n’ai pas à me prononcer s’ils sont avant tout motivés par des raisons économiques ou pas. Cela n’est pas à moi de le dire. Mais c’est ce que nous avons retenu de la conclusion de nos divers interlocuteurs, dont l’ambassadeur de l’UE en poste à Asmara. Je ne nie pas qu’il y a des violations des droits de l’homme en Erythrée, mais toute la question est d’évaluer leur ampleur. Il me semble que nous sommes beaucoup moins tolérants vis-à-vis de l’Erythrée que par rapport à d’autres pays africains. Il est important que la Suisse mène un dialogue migratoire avec l’Erythrée. Il faudrait qu’une délégation officielle s’y rende. Je prône aussi la nomination d’un ambassadeur de Suisse sur place. Actuellement, c’est celui en poste au Soudan qui s’occupe de l’Erythrée, ce n’est pas suffisant. Nous sommes très tolérants vis-à-vis des Erythréens: regardez Israël, qui les parque dans le désert du Negev, avec le choix d’y rester ou d’être renvoyés avec une aide au retour. Plus de 1000 requérants ont accepté cette solution. Si ces déserteurs risquaient la torture comme prétendent beaucoup d’organisations internationales, ils n’auraient pas accepté d’y retourner. Il faudrait songer à signer un accord de réadmission.

– Il y a beaucoup de politiciens suisses qui se rendent en Erythrée ces jours, non?

– J’étais de mon côté six jours sur place avec Susanne Hochuli, conseillère d’Etat verte argovienne, et sa fille, accompagnés de Toni Locher. Dimanche, les conseillers nationaux Claude Béglé (PDC/VD) et Yvonne Feri (PS/AG) nous ont rejoints, et nous avons pu manger ensemble et rencontrer Yemane Gebreab, le conseiller politique du président. Ils sont encore sur place. Mon collègue Christian Wasserfallen (PLR/BE) devrait arriver sur place ce mercredi. C’est important de se rendre soi-même compte de la situation, en discutant avec les habitants, qui parlent beaucoup plus volontiers que l’on pense.

– Sauf lorsqu’il s’agit d’évoquer les conditions carcérales et les tortures…

– C’est vrai, c’est un thème qu’ils n’abordent pas volontiers.

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