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Politique et satire, un drôle de mariage

Pour les politiques, un passage dans des émissions humoristiques comme «26 Minutes» ou «Giacobbo/Müller» donne accès à un public peu porté sur la chose publique. Un jeu en vogue mais risqué

«Je me suis bien amusée et n’avais pas la trouille», confie Jacqueline de Quattro. D’origine zurichoise, la conseillère d’Etat vaudoise, parfaite bilingue, était l’invitée du talk show satirique Giacobbo/Müller le dimanche 31 janvier. Avant elle, deux autres Romands bilingues, Jean-François Rime et Jean-François Steiert, avaient été invités à cette émission culte qui existe depuis 2008, mais qui s’interrompra à la fin de l’année.

Jacqueline de Quattro a évoqué avec décontraction son exil en terre vaudoise et spontanément ironisé sur son look. «Lors de ma campagne électorale, c’était il y a déjà quelques années, on a plus parlé de ma coupe de cheveux, de mon rouge à lèvres et de mes mollets. Je n’ai pas les mêmes jambes sveltes que Donatella Versace, c’est malheureusement vrai. J’ai reçu une lettre anonyme très amicale, qui disait: Chère Mme de Quattro, avec vos mollets, je ne porterais jamais de jupe mais uniquement des pantalons. C’est pour cela que, dès qu’il fait chaud, je porte une jupe» a-t-elle plaisanté pour le plus grand plaisir du public et des animateurs. Contactée après la diffusion de l’interview, elle dit avoir saisi l’occasion de «rendre quelques claques reçues durant sa carrière. Le message est passé.»

Rendez-vous incontournables

Les émissions humoristiques sont devenues des rendez-vous incontournables pour les femmes et les hommes politiques. Elles leur offrent une nouvelle visibilité dont elles et ils seraient bien bêtes de se priver. Un passage à 26 Minutes, une apparition chez Giacobbo/Müller, une invitation aux Dicodeurs, précédemment à La Soupe, à La Soupe est pleine ou au Fond de la Corbeille peut leur ouvrir l’accès à un public hermétique à la chose politique. «C’était une opération réussie», témoigne la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD), invitée de 26 Minutes en mars 2015.

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Les deux émissions-phares actuelles sont précisément celle du duo Vincent Veillon-Vincent Kucholl, le samedi soir sur la RTS, et leur pendant alémanique Giacobbo/Müller, diffusée tous les dimanches soirs sur SRF. Elles fonctionnent toutes deux selon le même schéma, inspiration lointaine de la grande tradition des clowns de cirque: l’intervieweur – Vincent Veillon ou Viktor Giacobbo – joue le rôle du clown blanc qui pose des questions sérieuses en apparence. L’acolyte – Vincent Kucholl, qui incarne des personnages très divers, et Mike Müller, qui ne se déguise pas mais fait le beauf du Mittelland – endosse l’habit de l’auguste.

Ces émissions ne sont de loin pas réservées aux personnalités politiques, mais celles-ci représentent entre un tiers et la moitié des invités de 26 Minutes et plus de 50% chez Giacobbo/Müller. «La tendance vient des Etats-Unis. Les candidats tentent de profiter de ces talk shows pour se présenter sous un angle sympathique et montrer qu’ils ont le sens de l’humour. C’est moins systématique en Suisse, mais c’est une plateforme intéressante pour donner une nouvelle image de soi. Les personnes invitées disent rarement non», analyse le politologue Georg Lutz, de l’Université de Lausanne.

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Seule Eveline Widmer-Schlumpf

Les refus sont en effet peu nombreux. «Nous n’en avons eu aucun jusqu’à maintenant. Tout au plus des reports, notamment de la part des conseillers fédéraux qui préfèrent venir plus tard», détaille Vincent Kucholl. «Il est arrivé que nous ayons des refus, principalement pour des raisons d’agenda», acquiesce Eva Wismer, attachée de presse de Giacobbo/Müller. En raison de ces satanés problèmes d’agenda, 26 Minutes n’a encore reçu aucun conseiller fédéral. Viktor Giacobbo et Mike Müller n’ont guère fait mieux: ils n’ont accueilli qu’Eveline Widmer-Schlumpf. C’était le 19 octobre 2014.

La ministre des Finances de l’époque a fait un carton. Elle a mis une bonne dose de dérision dans ses interventions, comparant la fatigue occasionnée par ses nombreux voyages au «jet-lag permanent» que représente la garde de ses petits-enfants. Penaude, la grande argentière de la Confédération avouait avoir «horreur de remplir sa déclaration d’impôt».

La Grisonne à la frêle silhouette racontait aussi l’anecdote d’une dame bien enveloppée qui, à bord d’un train, lui a offert une part de gâteau en lui disant: «Ca vous fera plus de bien qu’à moi.» «Ce n’est pas à vous que cela arriverait», enchaînait-elle en s’adressant au corpulent Mike Müller. Hilarité générale. Cette intervention a eu un fort retentissement sur les réseaux sociaux et contribua à donner image moins dure de la conseillère fédérale.

Pas un «second Infrarouge»

L’ancienne cheffe du groupe parlementaire libéral-radical Gabi Huber a vécu la même expérience. Tant qu’elle était en fonction, l’Uranaise à l’expression austère, qui a dirigé les élus PLR d’une main de fer, a refusé d’aller croiser le fer avec les deux humoristiques de la TV alémanique. Elle a fini par passer sur le gril de Giacobbo et Müller à la fin de son mandat, tenant ainsi la promesse qu’elle leur avait faite. Elle a alors révélé quelques traits d’humour insoupçonnés, ironisant notamment sur son passé d’enfant rebelle (contre le système scolaire et le nucléaire).

C’est d’ailleurs le but recherché par les femmes et hommes politiques qui participent à ces shows, qui permettent aussi de faire passer un message auprès d’un public qui ne regarde pas forcément les débats politiques. «Les retours que nous avons ne sont jamais négatifs», confirme Vincent Kucholl.

«J’ai toutefois profité de mon passage chez Giacobbo/Müller pour parler sans humour d’un sujet très sérieux: l’initiative de l’UDC sur le renvoi des criminels étrangers», reprend Jacqueline de Quattro. Elle répondait ainsi à l’invité du dimanche précédent, qui était le président de l’UDC Toni Brunner, un bon «client» du tandem alémanique. Il s’était lui aussi longuement exprimé sur l’initiative de son parti.

A moins d’un mois du scrutin, cette intervention a surpris. «Toni Brunner est formidable, c’est un excellent communicateur. Mais il a pu faire passer son message tout en étant traité de manière très sympathique», s’étonne ainsi Georg Lutz. Diffusées sur la chaîne nationale publique, ces émissions n’échappent en effet pas aux règles internes qui exigent un traitement équilibré des sujets avant une votation ou une échéance électorale. Ainsi, 26 Minutes n’a reçu aucun candidat durant les mois qui ont précédé les élections fédérales du 18 octobre.

Ne pas trop dérouler le message politique

Il s’agit aussi de veiller à ne pas laisser les invités dérouler trop ostensiblement leur message politique, au détriment de la note humoristique et caustique attendue dans ce genre d’émission. «Nous ne devons pas être un second Infrarouge. C’est la séquence la plus délicate, celle que nous débriefons le plus», résume Vincent Kucholl. Récemment, le vice-président du PLR Christian Lüscher, qui a pu faire étalage de son sens de l’humour, ne s’est pas privé d’effectuer une démolition en règle de l’initiative sur le renvoi, au point que Vincent Veillon lui a reproché de «faire exploser son temps de parole».

Ce qui est essentiel, c’est de bien savoir utiliser ce tremplin particulier. «Il faut rester soi-même et ne pas essayer de faire le comique. Mais je pense que c’est bien de participer à ces émissions car l’autodérision est importante pour conserver sa santé mentale», analyse Ada Marra. «On peut clairement marquer des points, à condition de ne pas jouer au rigolo et de ne pas se suppléer aux animateurs», acquiesce Georg Lutz.

Ceux qui ne brillent pas dans l’humour

Il n’est toutefois pas donné à tout le monde de briller dans le registre de l’ironie et de la dérision. Ainsi, soit parce que le registre de l’humour ne leur est pas familier, soit parce qu’ils ont oublié qu’ils avaient face à eux des bouffons, certains invités sont restés scotchés au message politique qu’ils voulaient faire passer. Ce fut le cas de Jean Ziegler à 26 Minutes ou du chef du groupe parlementaire UDC Adrian Amstutz face à Giacobbo et Müller.

L’émission alémanique s’arrêtera à la fin de l’année. Les deux compères se consacreront à d’autres projets. Et la chaîne n’a pris encore aucune décision pour remplacer ce rendez-vous satirique incontournable, selon Eva Wismer. Mais il est si incontournable, comme 26 Minutes est en train de le devenir en Suisse romande, qu’on imagine mal SRF se priver de ce divertissement politico-satirique.


Les émissions romandes en chiffres

31%: c’était la part de marché – la proportion des téléspectateurs alors devant l’écran – moyenne en 2003 du Fond de la corbeille. De 1989 à 2003, cette émission fut l’ancêtre du genre en Suisse romande. Elle faisait rire quelque 156 000 téléspectateurs en moyenne.

189 000: le nombre de fidèles du samedi soir devant 26 minutes. La suite télévisuelle de 120 secondes affiche une part de marché de 38%.

30%: pour comparaison, c’est la part moyenne d’Infrarouge. L’émission politique sérieuse a obtenu un peu moins de en prime time durant les années 2014 et 2015 (sept diffusions en début de soirée), pour 169 000 curieux.

83 000: le nombre moyen de rieurs quotidiens écoutant l’émission de radio Les Dicodeurs. Depuis 1995, le programme quotidien d’humour accueille parfois des politiciens locaux. Il rafle 43% des auditeurs.

46%: la part d’amateurs de radio en 2004 à l’écoute de La Soupe est pleine. Créée en 2000, elle captait 81 000 personnes.

50%: la moitié des fidèles de radio le dimanche matin écoutaient La Soupe, suite de La Soupe est pleine. n 2012, elle attirait, 91 000 paires d’oreilles.

67 000: le nombre de clients de L’Agence, qui avait pris la suite dans la case radiophonique du dimanche, jusqu’à mars 2015. La part baissait à 41% en 2014. (LT)

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