Œuvres spoliées

Les vicissitudes chaux-de-fonnières d’un tableau confisqué en 1942

Une toile spoliée par le régime de Vichy, léguée à La Chaux-de-Fonds en 1986, est exposée au musée des Beaux-arts. Malgré une première décision négative en 2009, sa restitution est aujourd’hui réclamée par voie de justice

C’est une affaire épineuse, qui associe l’histoire douloureuse de la spoliation des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, le droit, l’éthique, l’argent et la bonne foi. Depuis 1986, la Ville de La Chaux-de-Fonds est propriétaire, suite à un legs, d’un tableau confisqué en 1942 par le régime de Vichy à une famille juive : « La Vallée de la Stour », une huile réalisée dans les années 1820 par le peintre paysagiste romantique britannique John Constable (1776-1837), spécialiste des ciels, précurseur de l’impressionnisme. Plusieurs de ses œuvres sont exposées dans des musées londoniens. En 2012, « L’Ecluse » de Constable (1824) a été vendue aux enchères chez Christie’s pour 27,9 millions d’euros.


Les biens du couple Jaffé confisqués

L’histoire du tableau chaux-de-fonnier de Constable est d’abord celle du couple juif Anna et John Jaffé. Originaire d’Irlande, John Jaffé fait fortune et accède à la présidence de la Chambre de commerce de Belfast, avant de s’installer à Nice après son mariage avec Anna, où il fait construire une villa sur la Promenade des Anglais. Les époux très en vue y reçoivent les écrivains Marcel Proust ou Henry James. Le couple Jaffé, sans enfant, constitue une riche collection de peintures, avec des Turner, Goya ou Rembrandt.

Au décès d’Anna en 1942, neuf ans après celui de son mari, la collection de soixante tableaux et les biens des Jaffé sont confisqués par le Commissariat aux affaires juives, pour le compte du régime de Vichy. Le 12 juillet 1943, le tout est vendu aux enchères à Nice.


Les mécènes Junod à La Chaux-de-Fonds

Dans la liste des tableaux spoliés figurent quatre œuvres de John Constable, dont « Dedham from Langham », en français « La Vallée de la Stour », la Stour étant une rivière de l’Est du Royaume-Uni, entre l’Essex et le Suffolk, pays d’enfance de Constable. Entre 1943 et 1946, le tableau passe entre les mains de trois propriétaires. En 1946, le couple chaux-de-fonnier René et Madeleine Junod l’acquiert auprès de la galerie Moos à Genève, sans savoir qu’il provient d’une spoliation.

Chef d’une entreprise de vente à crédit à La Chaux-de-Fonds, René Junod partage avec son épouse une passion pour la culture, des livres à la peinture, des objets ethnographiques aux instruments de musique en passant par les papillons. Les Junod sont de généreux mécènes. Ils financent des spectacles, des conférences et des concerts pour transmettre au plus grand nombre « une culture de qualité ».

René Junod décède en 1956, son épouse Madeleine le 11 janvier 1986. Elle lègue à la Ville de La Chaux-de-Fonds et à son musée des Beaux-arts une collection de trente tableaux, comprenant des Van Gogh, Modigliani ou Delacroix. Et le Constable spolié en 1942.

Le legs est soumis à plusieurs clauses : la collection est un tout inaliénable qui doit être exposé « à perpétuelle demeure » dans une salle particulière du musée des Beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.

Conscient de l’importance de la donation, l’exécutif de la ville demande à son Conseil général d’accepter le legs et ses conditions, ce qu’il fait par 34 voix sans opposition. Il existe ainsi, depuis 1986, une salle Junod au musée chaux-de-fonnier des Beaux-arts.


Demande de restitution en 2006

En 2006 apparaît Alain Monteagle, arrière-petit-neveu de John et Anna Jaffé, professeur d’histoire à la retraite et adjoint au maire de Montreuil, dans la banlieue parisienne. Il s’est mis en tête de retrouver la collection spoliée de ses aïeux et se présente comme le mandataire des onze héritiers d’Anna Jaffé.

Alain Monteagle a aujourd’hui récupéré dix tableaux, tous revendus aux enchères. Ainsi, un Turner (« Glaucus and Scylla »), retrouvé au Kimbell Art Museum, à Fort Worth au Texas. « Il avait été vendu aux enchères l’équivalent de 500 euros en 1943, explique Alain Monteagle, contacté par Le Temps. Une commission recommandait au musée de ne pas le restituer, mais l’institution l’a rendu. C’est ce même musée qui l’a acquis, après une vente honnête cette fois. » La transaction a rapporté 5,7 millions de dollars aux héritiers Jaffé. Un Guardi (« Le Grand canal avec le Palais Bembo ») a lui aussi été retrouvé à Toulouse et revendu au Getty Museum à Los Angeles pour 7,3 millions de dollars.

«Glaucus and Scylla», de Turner, vendu aux enchères l’équivalent de 500 euros en 1943, rendu puis  racheté légalement par le Kimbell Art Museum, à Fort Worth au Texas. La transaction a finalement rapporté 5,7 millions de dollars aux héritiers Jaff...


Rencontre « nerveuse »

En 2006, des courriels sont échangés entre Alain Monteagle, la Ville de La Chaux-de-Fonds et son musée des Beaux-arts. Le 18 mars 2008, une rencontre a lieu. Celui qui exige la restitution du tableau de Constable est accompagné de deux personnes, qualifiées de « nerveuses » par les Chaux-de-Fonniers. L’exécutif apprend plus tard qu’il s’agissait de deux journalistes de France 2, qui ont filmé les entretiens en caméra cachée. Le reportage a été diffusé dans « Complément d’enquête ».

Emprunté, l’exécutif de La Chaux-de-Fonds demande conseil auprès de l’Office fédéral de la culture et de deux experts, les professeurs honoraires Pierre Lalive de l’Université de Genève, spécialiste reconnu du droit de l’art aujourd’hui décédé, et Jean Guinand, de l’université de Neuchâtel, ancien conseiller d’Etat. Les juristes concluent que la Ville n’est pas tenue de restituer le tableau ou d’indemniser les héritiers. La Suisse n’a pas de loi contraignant les propriétaires ayant acquis légalement une œuvre spoliée à la rendre. Ils notent de surcroît que la ville est liée par les clauses du legs Junod. Une restitution pourrait être contestée par la population, un scrutin pourrait être nécessaire.


Une plaque pour dire l’histoire du tableau

En septembre 2009, après avoir pourtant envisagé la restitution, l’exécutif de La Chaux-de-Fonds décide de garder le Constable, fondant sa décision sur les avis de droit. Elle fait un geste symbolique « de mémoire » en faisant poser une plaque près du tableau, mentionnant son histoire chahutée.


Lire aussi : La Chaux-de-Fonds conserve son Constable


Elle sait surtout que les héritiers Jaffé ont fait une demande auprès de la Commission française d’indemnisation des victimes de spoliation (CIVS, mise en place par le premier ministre Lionel Jospin). La Chaux-de-Fonds note que c’est bien à l’Etat français, responsable de la spoliation de 1943, qu’Alain Monteagle doit s’adresser. « Nous avons reçu une indemnisation de la CIVS, reconnaît Alain Monteagle, qui correspond grosso modo à 1% de la valeur des biens spoliés. Et elle ne couvre pas les objets dont on a un espoir raisonnable de restitution, et donc pas le Constable de La Chaux-de-Fonds. »


Pétition, puis requête en conciliation

Alain Monteagle ne s’oppose pas formellement à la décision de non-restitution de 2009. Il réapparaît en 2014, devant les cinémas et à la place du Marché de La Chaux-de-Fonds, où il fait signer une pétition exigeant qu’on lui rende le Constable. « Je ne suis pas un spécialiste du droit suisse. Je me suis dit qu’avec une pétition, il y aurait une votation. A La Chaux-de-Fonds, des gens charmants m’ont écouté et ont signé. Il aurait fallu qu’un citoyen de la ville soit le porteur de la pétition, je n’en ai pas trouvé. »

Alain Monteagle ne désarme pas. Il prend conseil auprès de l’avocat genevois Marc-André Renold et vient de saisir la justice neuchâteloise d’une requête en conciliation. « Je suis déterminé à obtenir la restitution du tableau. Au besoin, en allant à la Cour européenne de justice. »

La procédure contraint l’exécutif de La Chaux-de-Fonds à rouvrir le dossier. Par voie de communiqué, il se dit prêt à « rechercher la meilleure solution, dans le respect du fonctionnement des institutions, sans exclure aucune hypothèse ».

S’il regrette le peu de considération des autorités chaux-de-fonnières jusqu’ici, sachant aussi qu’on l’a accusé d'être un « rapace financier » et de vouloir « voler l’âme du tableau qui est désormais à La Chaux-de-Fonds », Alain Monteagle a bon espoir de récupérer le Constable, « ce d’autant que les descendants de la famille Junod ne s’opposent pas à la restitution », affirme-t-il.

« Les biens de ma famille ont été volés et vendus lors d’un simulacre de vente aux enchères, assène-t-il. Ce que nous voulons, c’est une autre vente, honnête, qui annulera la vente spoliatrice. » S’il récupère le Constable, Alain Monteagle le revendra. « On ne peut pas distribuer un bout de tableau à onze héritiers », justifie-t-il.

Le Parisien s’est senti pousser des ailes en entendant, le 2 février au Kunsthaus de Zurich, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, demander à la Suisse de renoncer à héberger des œuvres d’art entachées par les crimes nazis. Et de citer principalement la collection Gurlitt destinée au musée des Beaux-arts de Berne, mais aussi le tableau de Constable exposé à La Chaux-de-Fonds.

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