Edition

Ivan Slatkine: «La culture française est imperméable au modèle anglo-saxon»

Pour Ivan Slatkine, ex-député PLR genevois et héritier de la société d’édition qui porte son nom, le style des auteurs de livres économiques est «trop technique pour attirer le grand public»

Comment expliquez-vous que les livres recommandés par les chefs d’entreprise, les best-sellers anglo-saxons qui vantent l’économie de marché, ne soient pas traduits en français?

Après m’être renseigné auprès d’éditeurs français, je pense que la première raison tient à la différence de culture économique. Le public français n’adhère pas au modèle anglo-saxon. Il demeure persuadé d’être un pays à part et de disposer d’un modèle de marché du travail qu’il n’est pas désirable de réformer. Le coût d’un licenciement est exorbitant. Les entreprises sont donc fortement incitées à éviter les contrats à durée indéterminée. Le lecteur trouvera plusieurs biographies de Steve Jobs et Mark Zuckerberg. Le best-seller d’Ashlee Vance sur Elon Musk sort en français actuellement. Mais dès que l’on accroît légèrement la complexité économique, le lecteur disparaît.

Est-ce la demande qui empêche la diffusion du modèle anglo-saxon ou les milieux de l’édition?

C’est clairement la demande qui pose problème. La population française n’est pas en phase avec un modèle économique qui pourtant, à mon avis, lui permettrait de décoller. Le problème ne vient pas des éditeurs. Il ne leur est pas compliqué d’acquérir les droits de traduction. D’ailleurs, même les ouvrages de gestion écrits par des Français rencontrent un accueil modéré.

Est-ce aussi une question d’édition?

Le facteur temps est important. Les livres présentés dans le Financial Times sont, lorsqu’il s’agit «d’actualité politique», dépassés à peine parus. A cela, il faut ajouter que le temps nécessaire à la traduction et au lancement du livre n’arrange pas cette perte d’intérêt. Si cette appréciation peut apparaître un peu lapidaire, il faut ne pas oublier le fait que pour la plupart de ces livres, Il s’agit de la reprise reformulée de déclarations publiques préalables. En clair, on espère transformer du gratuit en du payant! Pour les livres d’«essais de politiques économiques», là encore, le temps ne fait rien à l’affaire. Pour ce type de livres, on peut partir du postulat qu’ils s’adressent à des étudiants de cycle supérieur ou à des cadres moyens et supérieurs qui ont tous une maîtrise suffisante de l’anglais et n’achèteront donc pas la traduction française.

Qu’en est-il des livres économiques en Suisse romande?

Le marché romand est particulier, dans le sens où il est très étroit. Les livres économiques sont parfois écrits par des économistes qui s’adressent en priorité à leurs homologues. Leur style est trop technique pour attirer le grand public. D’ailleurs, aux Etats-Unis, les best-sellers économiques et les portraits d’innovateurs sont généralement écrits par des journalistes et non des économistes. S’il existe quelques exceptions, le marché romand manque de bonnes plumes économiques au niveau de la vulgarisation.

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