Justice

Les dessous de l'escroquerie qui secoue le Valais

La longue liste des personnes qui estiment avoir été escroquées par le gestionnaire de fortune Sébastien B ne cesse de s’allonger et les plus célèbres ne sont pas ceux qui ont dépensé les sommes les plus vertigineuses. Deux familles y auraient laissé respectivement 8,4 millions d’euros, et plus de dix millions de francs

Escroqueries dans le monde de la finance et de la gastronomie: L’affaire Sébastien B et ses multiples plaintes pénales passionnent. Surtout depuis que le magazine Bilan a affirmé que le grand chef Benoît Violier a été arnaqué par le gestionnaire de fortune avant de mettre fin à ses jours. Pourtant, rien ne permet d’affirmer que le cuisiner a été grugé sur une vente aux enchères de grands crus.

Par contre, Le chef étoilé Frédy Girardet a déposé une plainte pénale contre l’homme qui gérait sa fortune. Il l’accuse de lui avoir transmis des estimations trompeuses de ses avoirs. Fin 2014, Sébastien B les évaluait à plus de 3,5 millions de francs, alors qu’il ne lui restait, en réalité, que 830 000 francs. Le cuisiner a aussi confié 300 000 francs au Valaisan pour acquérir des grands crus dans une vente aux enchères. Il n’a jamais reçu les fameuses bouteilles de la collection Henri Jayer, le vin le plus cher du monde.

Une liste de 25 plaignants contre Sébastien B.

Comme de nombreux autres clients du gestionnaire de fortune, Frédy Girardet a été convaincu d’acheter huit certificats d’actions d’une start-up hollandaise, pour un montant total de 1,5 million de francs. Cette société détient le brevet d’une technologie qui permet de supprimer le caractère allergène du latex. Elle a connu de grosses difficultés et son ancien directeur est lui aussi soupçonné d’escroquerie dans l’affaire. Aujourd’hui, la société a été restructurée par une nouvelle direction qui travaille à lui garantir un nouveau départ. Elle s’est ajoutée à une liste de plus de 25 plaignants contre Sébastien B. Selon son avocat, Grégoire Rey, «la société attend le feu vert des actionnaires pour redémarrer la production».

Issu d’une modeste famille valaisanne, Sébastien B est un dessinateur en génie civil qui s’est improvisé financier il y a une quinzaine d’années. Associé à un ancien employé de banque, il a fondé une société spécialisée dans la gestion de fortune, Private Finance Partners (PFP). Installée à Sion, elle a géré une masse d’avoirs qui a culminé à plus de 110 millions de francs pour une centaine de clients. Les deux hommes ont été placés en détention préventive en juillet 2015, et libérés six mois plus tard. Aujourd’hui, les avoirs de Sébastien B sont séquestrés et la faillite de la société a été prononcée.

L’instruction est toujours en cours. Selon le procureur général du canton du Valais, «elle sera longue». Le service des contributions a demandé à accéder au dossier, et la liste des plaignants devrait encore s’allonger. Avocat du prévenu, Michel Ducrot conteste l’escroquerie. Il décrit son client comme une victime, «située au bout de la chaîne d’informations». Selon l’avocat, «Sébastien B a fait confiance a des gens mieux formés que lui».

Les recherches menées par Le Temps ont permis de reconstituer l’histoire de deux familles qui sont aujourd’hui les principales parties plaignantes de l’affaire. Selon les documents consultés, elles auraient dépensé respectivement 8,4 millions d’euros, et plus de 10 millions de francs sur les conseils de Sébastien B.


Les deux femmes qui ont découvert l’affaire

Le 11 mai 2008, Angelina* assiste à la finale cantonale des combats de reines, à Aproz. Brillant financier, son père lui a légué un héritage constitué de titres. Pendant les joutes, elle rencontre un président de commune. Il lui présente Sébastien, propriétaire de la championne sortante, qui s’impose à nouveau ce jour-là. Pour elle, «il paraît de prime abord franc comme l’or, et on lui fait rapidement confiance». Aujourd’hui, elle estime qu’il l’a poussé à dépenser 8,4 millions d’euros, pour acquérir des actions qui valent 80 000 euros.

Leur amitié s’est nouée rapidement. Chaleureux, «il a beaucoup d’histoires à raconter». La vache passera l’été à paître devant le chalet d’Angelina. L’année suivante, elle rachète une bonne partie du troupeau de Sébastien. Elle loue une ferme à Orsières, où elle se rend une fois par semaine en sa compagnie. Peu satisfaites de la gestion de leurs avoirs durant la crise de 2008, Angelina et sa mère décident de tester Sébastien et son associé, en leur confiant 500 000 francs. Le premier est «expansif et commercial», il offre toujours le champagne. Le second est «un homme de dossiers rigoureux». Il appelle quotidiennement pour partager des informations très précises sur l’évolution des titres.

Perspectives intéressantes

À l’automne 2009, elles confient la gestion de tous leurs comptes à la société des deux hommes. Confiantes, elles les nomment aussi mandataires en cas d’inaptitude. Ils parviennent à les convaincre de vendre leurs bons du trésor américain, au rendement pourtant sûr et constant. Elles dépensent alors 1,5 million d’euros pour acquérir cinq certificats d’actions de la start-up hollandaise que les deux associés leur vantent. Le plan d’affaires promet des perspectives intéressantes. Elles croient posséder des actions, mais les certificats permettent seulement de percevoir des dividendes. Elles ne disposent pas du droit d’information ou de vote.

Négociations avancées, discussions ou intérêts, en Europe, au Brésil ou en Chine: Pour la fille, «ils maintiennent un flot continu de nouvelles positives par tous les canaux de communication». Sébastien parle de l’avocat de Warren Buffet, et la mère «tombe en transe à l’évocation de ce nom». Pressées d’agir vite, les deux femmes achètent plusieurs fois des nouveaux certificats. En octobre 2012, elles ont dépensé 8,4 millions d’euros, et elles en détiennent 40.

Comportement «fuyant»

Elles perdent confiance quand un différend intervient sur les frais du troupeau qu’ils élèvent ensemble. Le comportement de Sébastien devient «fuyant». Alors qu’il n’a toujours pas remboursé un prêt de plus de 400 000 francs contracté pour acquérir du vin, il sollicite à plusieurs reprises un nouvel emprunt de 1,2 million, pressant la fille de convaincre sa mère. Il leur adresse des copies d’ordre de virement qui ne sont pas exécutées. Elles dénoncent le mandat de gestion qui les lie à la société et il réclame ses honoraires.

Inquiètes, les deux femmes font expertiser leur investissement. Elles découvrent une collusion entre les acteurs principaux. l’homme d’affaires qui leur a cédé les cinq premiers certificats a commissionné Sébastien et de son associé. Les 35 certificats suivants ont été commercialisés par une société créée 18 jours avant la transaction, et liquidée dans l’intervalle. Derrière un montage, elle appartenait à Sébastien, son associé et l’homme d’affaires, ainsi qu’à l’ancien directeur de la start-up. Les quatre hommes se sont partagé les bénéfices des actions, achetées entre 20 000 et 50 000 euros, et revendues jusqu’à 300 000 euros.

Pendant ce temps, la société perd de l’argent. Ses résultats ne coïncident pas avec le plan d’affaires, jugé «irréaliste» par les experts. En 2011 et 2012, Les chiffres d’affaires ne se montent pas à 21 millions et 49,9 millions d’euros mais à 133 000 et 307 000 euros. Lors de ces deux exercices, la société perd 1,8 million d’euros, puis 990 000 euros. En septembre 2014, les deux femmes sont les premières à déposer une plainte pénale contre Sébastien, son associé et leur client. Elles les accusent d’escroquerie et de corruption.


La femme qui logeait Sébastien B.

En faisant confiance à Sébastien, Elise* estime avoir perdu plus de 10 millions de francs. Originaire de Zermatt, elle a hérité d’un patrimoine constitué de plusieurs immeubles. Mère de deux filles, elle a confié un mandat de gestion au profil conservateur à PFP. Elle souhaite maintenir la substance de son capital et minimiser les risques. Si c’est son associé qui gère le portefeuille, Sébastien connaît bien la sexagénaire. Il l’a rencontré en 2002 et il est progressivement devenu son confident.

Dix ans après leur première rencontre, il lui loue la maison où il habite et où sont installés ses bureaux. Pour son anniversaire, il lui offre une Porsche. Tous les lundis soir, ils mangent ensemble. Le restaurant est tenu par un œnologue qui participe à des dégustations organisées par Sébastien. Pour l’une des filles d’Elise, cette relation est «ambiguë». Ils s’échangent une quinzaine de SMS par jour. Il l’appelle «ma squaw», et elle l’appelle «mon kiki pâle». Les deux sœurs y voient une forme d’amour, mais pas une relation intime: «Elle le considère comme son fils spirituel, celui qu’elle n’a jamais eu». Pour la protéger, elles ont entrepris une procédure de mise sous curatelle: «elle est sous son joug».

En 2014, il décide de créer une société destinée à devenir l’actionnaire majoritaire de la start-up dont il a commercialisé des certificats d’actions. En lui présentant une expertise réalisée par une grande fiduciaire internationale, il convainc Elise de souscrire à l’ensemble du capital de cette nouvelle société. Mais il conserve la moitié des parts, estimant «mériter» cette rémunération qui s’ajoute à une commission de 50 000 francs.

«Sous pression»

Alors qu’Elise profite d’une cure prescrite par son médecin à Bad Ragaz, Sébastien affrète un avion pour qu’elle rentre rapidement en Valais. Il souhaite réunir rapidement 7 millions de francs pour racheter les actions nécessaires à prendre le contrôle la start-up hollandaise. À la hâte, Elise contracte un emprunt de plus de 3 millions de francs garanti par une villa qu’elle possède à Sion. Elle vend aussi un immeuble situé au centre de la ville. L’acheteur lui est présenté par Sébastien, et le prix semble en dessous des tarifs du marché.

Dans la précipitation ambiante, Elise se décrit «sous pression»: «Je comprenais que si je n’exécutais pas ces versements, toute l’opération tomberait et je perdrais les sommes déjà investies». Les prélèvements sur son compte se succèdent à un rythme qui la dépasse. Elle dresse une liste non exhaustive de 27 prélèvements effectués entre septembre 2013 et mars 2015, pour plus de 5,8 millions de francs. L’un de ces paiements a servi à rembourser partiellement un prêt concédé à Sébastien par l’une de ses filles. Elle n’était pas au courant.

Les deux sœurs ont acheté 17 certificats d’actions de la société hollandaise pour des prix variant entre 150 000 et 225 000 francs, et pour un montant total supérieur à 3 millions de francs. Sébastien leur a aussi emprunté plus de 1,6 million de francs. Elles ne sont jamais parvenues à se faire rembourser l’intégralité de ces sommes. En mai 2015, ce sont elles qui déposent une plainte pénale contre Sébastien, à l’insu de leur mère. Elles accusent le gestionnaire de fortune d’avoir «abusé de sa situation de faiblesse». Elise, elle, finira par déposer plainte en octobre 2015, accusant Sébastien d’escroquerie, d’abus de confiance, et de gestion déloyale. En manque de liquidité, elle a été forcée de vendre des tableaux pour financer son train de vie.

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