Votations

La vidéo de Camille contre la testostérone de l’UDC

Une jeune Valaisanne cartonne avec un petit selfie en mouvement, mis en ligne après qu’elle eut découvert le dernier slogan de l’UDC: «Pour mieux protéger nos femmes et nos filles, votez oui»

Son sang n’a fait qu’un tour lorsqu’elle a reçu vendredi dernier le dernier dépliant de l’UDC. Sur sa page Facebook, elle dit s’être sentie «outrée et dévalorisée» par ce slogan: «Pour mieux protéger nos femmes et nos filles, votez oui». Le parti suisse l’a inventé pour défendre son initiative dite «de mise en œuvre», soumise au peuple ce dimanche, qui surfe en dernier recours sur les événements de Cologne.

Elle, c’est Camille Carron, Valaisanne de 19 ans qui, à Fully, a adopté un ton plus humoristique que fâché en s’adressant directement au parti: «Coucou l’UDC, ça va? Je vous fais juste une petite vidéo pour vous dire que «je trouve ça pitoyable de s’appuyer sur la soi-disant «faiblesse des femmes» pour vous faire des voix». Depuis, la «petite vidéo» en question (visible sur YouTube), d’une réalisation très basique, approchait les 200 000 vues lundi après-midi:

Ce qu’on appelle un carton dans le domaine de la voix citoyenne, qui a été partagé par plus de 2700 internautes. Et qui rappelle à notre bon souvenir qu’à l’UDC, certains considèrent encore que la place de la femme est aux fourneaux et pas ailleurs. Même Ueli Maurer l’avait avoué avant de devenir conseiller fédéral. Et l’ex-ministre de la Défense avait aussi comparé les femmes à des «appareils ménagers hors d’usage» lors d’une manifestation en faveur des avions Gripen il y a presque deux ans.

Lire aussi: UDC: les femmes au foyer! (19.03.2007)

Mais quel est ledit message, dans ce film tourné quinze minutes après la réception du document incriminé? D’une voix d’abord faussement naïve, Camille se met à mimer une parfaite idiote regrettant la disparition de «nos hommes forts et ténébreux»: «Vite, des barbares viennent, venez nous cacher dans la grange!» s’exclame-t-elle avant de jouer le macho se disant: «Nous les hommes, il faut qu’on aille voter pour protéger nos femmes, car si on vient les tuer, qui va faire à manger? qui va procréer?» D’ailleurs, a-t-elle aussi bien compris, c’est à eux, les mecs, que le message s’adresse. Alors Camille rappelle à l’UDC que «les filles, elles ont aussi le droit de vote», avant de conclure: «Vos slogans sont moyenâgeux, rabaissants et aberrants.» 

Lire également:  UDC: et si les slogans simplistes ne suffisaient plus

Le tout est envoyé avec maestria. Tellement de maestria que l’on croit tenir là «la meilleure campagne anti-UDC», saluée sur Twitter par la conseillère Ursula Schneider Schüttel (PS/FR). Tellement de maestria que même le coprésident de l’UDC Valais, Jérôme Desmeules, a partagé la publication. En disant, paternaliste et insensible au burlesque: «Le fond est très superficiel, c’est une analyse puérile de la situation.»

Lire aussi: Ueli Maurer trébuche sur une blague «sexiste» (28.04.2014)

De nombreux internautes exultent aussi face à une «excellente analyse de la «politique testostérone» primaire de ce parti»: celle, précisément, que le conseiller d’Etat valaisan Oskar Freysinger avait regretté voir disparaître en politique l’automne dernier. La position de la vidéaste peut cependant déplaire: on lit aussi sur Facebook en réponse à Camille que «l’UDC vise à protéger nos femmes […] mais aussi nos coutumes, traditions et idéaux qui ont fait la grandeur de notre Suisse. […] J’espère que tu réaliseras un jour que l’UDC sur laquelle tu craches aujourd’hui est le seul vrai rempart contre la perte de notre identité.»

Le Matin et Le Nouvelliste, qui ont chacun consacré un article au buzz de la Fulliérane, publient aussi des commentaires condescendants comme: «C’est sûr que sa révolte doit venir de sa profonde et longue expérience de la vie, confortablement installée chez papa et maman… qu’elle aille bosser et paie des impôts, ça la fera grandir un peu.» Ou: «19 ans, et déjà toute l’arrogance et la prétention d’une bobo féministe de gauche engagée, qui parle de mâles, comme si les hommes parlaient de femelles…» Ou encore: «Pauvre fille!!», qui ne connaît encore presque rien de la vie et qui ose tourner en dérision des faits qui se produisent chaque jour et qui sont traumatisants pour […] les filles qui les subissent.»

Ces faits, ce sont bien sûr les agressions sexuelles contre les femmes, dont une lectrice du quotidien valaisan aimerait bien savoir comment elles seraient perçues par Camille si elle en avait été une fois la victime. Hypothèse: «Vous n’auriez pas tout à fait écrit le même scénario «bidon».» Ce à quoi une autre correspondante du journal, du canton de Vaud, répond: «Parce que vous croyez que ce sont seulement les étrangers… les méchants?! Des criminels et des violeurs, il en existe dans tous les pays du monde. Il faut oser porter plainte. Ouvrez aussi les yeux!» Et le débat, ainsi, se clôt à nouveau dans la grande incompréhension qui sépare l’UDC de tous les autres partis sur cet objet du 28 février: tous sont d’accord pour la fermeté, oui. Mais pour l’injustice que veulent instaurer les partisans de l’initiative, non.

Enfin, pour Jerôme Desmeules, «il ne faut pas accorder trop d’importance aux réseaux sociaux». Selon lui, «ni cette vidéo ni notre affiche» ne vont «faire basculer le résultat des votations», dit-il au Nouvelliste. Tout est dans le terme «basculer»… dans quel sens?

Publicité