Histoire

Quand les enseignantes bâloises se rebellent pour le droit de vote des femmes

Le 3 février 1959, les enseignantes du gymnase pour jeunes filles de Bâle se mettent en grève pour protester contre le refus du droit de vote des femmes deux jours plus tôt en votation populaire. Luciana Thordai-Schweizer en faisait partie. Elle raconte comment cette journée a marqué les esprits, alors que Bâle commémore 50 ans de suffrage féminin

Luciana Thordai-Schweizer sourit en pensant à ce matin de 1959: «En arrivant au travail, j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose». Ce lundi 2 février, la salle réservée aux femmes enseignantes du gymnase pour filles de Bâle, elle faisait partie, est plongée dans une effervescence inhabituelle: la veille, les hommes ont refusé, à 67%, d’accorder le droit de vote aux femmes lors d’une votation populaire fédérale.

Une gifle pour les enseignantes. La plupart possédaient des titres de docteur et avaient sacrifié leur vie privée pour leur métier - elles avaient l’obligation de démissionner si elles se mariaient. Les suffragettes britanniques posaient des bombes au début du 20e siècle. Les Bâloises décident de se mettre en grève le 3 février, durant une journée. Mais ces 24 heures suffiront à déclencher un séisme politique dans la tranquille ville rhénane, peu coutumière d’un tel affront au travail – la grève était strictement interdite – surtout venant de la part d’employées de l’Etat. 

L’action des enseignantes contribuera à paver le chemin vers l’octroi du droit de vote des femmes, sept ans plus tard, en 1966. Bâle-ville devenait le premier canton alémanique à ouvrir la brèche. La cité rhénane commémore depuis cette semaine et jusqu’en juin le cinquantenaire de cet événement au travers d’expositions, de conférences, de films et de discussions.

«C’était clair que je devais inscrire mon nom»

Luciana Thordai-Schweizer, coquette grand-maman de trois petits-enfants, était alors l’une des plus jeunes enseignantes du gymnase pour filles de Bâle. «Heureusement, il y avait deux salles séparées pour les professeurs, un pour les femmes et un pour les hommes, se souvient-elle. Nous avons fait circuler en cachette une feuille, sur laquelle les volontaires pour la grève inscrivaient leur nom. Pour moi, c’était clair que je devais le faire, même si au départ je m’intéressais peu au droit de vote. Mais je savais que pour mes collègues plus âgées, c’était très important». Sur les 50 enseignantes du gymnase pour jeunes filles de Bâle, seules quatre refusent de participer au mouvement.

Le lendemain, les élèves de Luciana Thordai-Schweizer sonnent à la porte de son appartement. «Le directeur nous a dit de rentrer à la maison. Que se passe-t-il?», demandent-elles. L’enseignante fait entrer les trente adolescentes, les fait s’asseoir au milieu de l’unique pièce. «Je leur ai expliqué tout ce que je savais sur le droit de vote des femmes. J’étais fière. Je me suis dit: si j’ai réussi à leur faire comprendre les raisons de cette action, le message sera passé dans au moins trente familles à Bâle».

Le message passera bien au-delà. La radio évoque la grève à midi, le lendemain les journaux locaux et nationaux embrayent et la nouvelle est propagée jusque dans les pages du New York Times. Les enseignantes reçoivent des fleurs, un gâteau et 300 lettres. «Il y avait des réactions négatives, bien sûr. L’un de nos collègues masculins est venu en classe avec un bâton en guise de symbole. Il disait que nous devrions être punies comme des enfants pour avoir montré le mauvais exemple aux jeunes filles. Un homme a même écrit que notre comportement risquait de bouleverser l’ordre naturel des choses. Mais la grande majorité des réactions étaient positives».

Ursa Krattiger a écrit un livre sur cet épisode de l’histoire qui fait aujourd’hui la fierté de Bâle. En 1959, elle était élève dans ce gymnase. «Quand le directeur est passé dans les classes pour expliquer aux écolières qu’elles devaient rentrer à la maison parce que les enseignantes étaient en grève, il était incroyablement gai. J’ai compris plus tard seulement qu’il était du côté des femmes et qu’il se sentait très fier de cette action».

Malgré le soutien du directeur, les grévistes doivent passer devant un comité d’inspection sur ordre du gouvernement bâlois, qui entend «condamner cet acte insensé de la manière la plus sévère». Luciana Schweizer est l’une des trois femmes déléguées pour représenter les rebelles, le 27 février 1959. «Nous avons senti que ce groupe d’inspecteurs était de notre côté. Ils ont écrit dans leur rapport qu’ils devaient nous sanctionner, mais qu’ils comprenaient notre action». En guise de punition, les enseignantes qui ont participé à la grève voient leur salaire ponctionné.

Les Alémaniques pensaient prendre la démocratie plus aux sérieux que les Romands

Le juriste Samuel Schweizer, père de Luciana, alors directeur respecté de la Société des banques suisses, rédige une tribune pour justifier la grève. On ne peut attendre que les femmes acceptent passivement le refus de leur droit de vote, alors qu’elles n’ont pas été consultées, dit-il en substance. Le coup d’éclat devient un thème central du carnaval qui se déroule quelques jours plus tard, puis finira par se répercuter dans les débats du grand conseil. La majorité des députés sont outrés. Mais de plus en plus d’hommes issus de l’élite libérale bâloise prendront le parti des enseignantes. «Il y a eu une vraie prise de conscience» souligne Ursa Krattiger.

L’association bâloise pour le suffrage féminin, qui avait déjà dû avaler quelques couleuvres, depuis sa création en 1916, voit grossir ses rangs, dans la foulée de la grève. A quatre reprises, déjà, le droit de vote des femmes avait échoué dans les urnes: en 1920, puis en 1927 et en 1946, lors de votations cantonales. Et une fois de plus lors du scrutin fédéral de 1959. La place des femmes est à la maison, elles doivent être épargnées par les affaires sales de la politique, voter pourrait les détourner de leur rôle de mère, disaient les affiches placardées dans les rues, qui font en ce moment l’objet d’une exposition*.

Pour l’historien bâlois Georg Kreis «une majorité des hommes, mais beaucoup de femmes aussi, était opposée au changement par principe, pour conserver un particularisme. Ils refusaient la comparaison avec l’étranger, persistant à dire que la démocratie suisse était meilleure que les autres systèmes et qu’il ne fallait rien changer». Même lorsque les cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel acceptent les premiers le droit de vote des femmes en 1959: «Les opposants bâlois affirmaient que les Romands prenaient la démocratie moins au sérieux que les Alémaniques»*.

Depuis 1966, Luciana Thordai-Schweizer a répondu quasiment à chacun des rendez-vous électoraux. «J’ai oublié de voter deux ou trois fois dans ma vie, et à chaque fois, je m’en suis beaucoup voulu», dit-elle. C’était à ses yeux déjà depuis longtemps une évidence lorsque le 7 février 1971, les Suisses décidaient d’accorder le droit de vote aux femmes au niveau fédéral.

* Jusqu’au 2 avril, l’exposition «Anatomie der Propaganda» retrace, au travers d’une centaine d’affiches des années 1950, les slogans et arguments qui ont marqué le débat autour du droit vote des femmes jusque dans les années 1960. Du mardi au vendredi de 12:30 à 18:30 et le samedi de 12:00 à 17:00. Schule für Gestaltung Basel, Vogelsangstrasse 15

*Dimanche 13 mars, projection du film Sufragette, sur le mouvement britannique pour le droit de vote des femmes, suivie d’une discussion avec l’historien Georg Kreis, la conseillère nationale verte Maya Graf. Kult. Kino Atelier, 11:00 – 13:00

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