Agriculture

Bientôt aux urnes, pour soutenir ou non les cornes des vaches

L’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» sera déposée mercredi. Le lobby agricole hurle au loup

Une nouvelle votation à fort potentiel émotionnel pointe à l’horizon. Plus de 100 000 citoyens suisses ont en effet signé l’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricole», plus simplement appelée l’initiative «pour les vaches à cornes». Elle sera déposée à la Chancellerie fédérale le 23 mars.

Derrière cette idée, un homme: Armin Capaul. 90% des vaches sont aujourd’hui écornées. Mais cet agriculteur du Jura bernois a convaincu les signataires – surtout des citadins – qu’une vache heureuse était une vache à cornes et qu’à ce titre, elle méritait d’être soutenue financièrement car elle nécessite plus d’espace et plus d’attention.

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Dans les milieux agricoles traditionnels, la perspective fait soupirer. Le conseiller national Pierre-André Page (UDC/FR) possède une cinquantaine de vaches. «Environ trois semaines après la naissance du veau, on l’écorne. On ne voit pas encore la corne, il s’agit plutôt d’une bosse, que l’on brûle avec un fer», explique-t-il. Pour cela, il pratique une double anesthésie, la première est générale, la seconde locale. «Ca ne dure que quelques minutes et l’animal ne sent rien», promet-il. S’il y a eu naguère des pratiques douteuses de certains paysans peu sensibles au bien-être de l’animal, l’agriculteur glânois précise qu’aujourd’hui, il faut suivre un cours avant de pratiquer l’écornage et posséder une attestation du vétérinaire.

Sécurité au travail

C’est en reprenant le domaine familial, il y a une trentaine d’années, que Pierre-André Page a systématisé l’écornage. Pour des questions de sécurité, dit-il. «A l’époque, le bétail était encore attaché. Il suffisait qu’une vache se tourne un peu brusquement pour blesser l’agriculteur. Il y avait beaucoup d’accidents, des cornes plantées dans les côtes, des yeux crevés», se souvient-il. L’introduction de la stabulation libre a aussi contribué à généraliser l’écornage. «Pour éviter que les bêtes ne se blessent entre elles», indique le conseiller national.

Son collègue de parti, le Vaudois Jacques Nicolet, se désole d’une telle initiative. «Ca me chagrine. Dans l’agriculture, comme dans toute autre profession, on a droit à une certaine sécurité au travail», dit-il. Propriétaire de 90 vaches laitières, Jacques Nicolet estime qu’il n’y a pas lieu de lancer un débat autour de cette question. Et c’est aussi l’avis de Jacques Bourgeois (PLR/FR), directeur de l’Union suisse des paysans. «L’USP n’a pas encore pris position officiellement, précise-t-il. Mais pour moi, le choix d’écorner ou non sa vache doit être laissé aux paysans.» Il est inquiet des répercussions financières de l’acceptation éventuelle de cette initiative. L’initiant Armin Capaul propose de soutenir les vaches à cornes à hauteur d’un franc par jour et par tête de bétail.

Mais aussi, les taureaux reproducteurs, les chèvres et les boucs reproducteurs

Et il ne s’arrête pas aux vaches. Son texte parle également de soutenir les taureaux reproducteurs, les chèvres et les boucs reproducteurs portant des cornes. Pour Jacques Bourgeois, comme il n’est pas question d’augmenter l’enveloppe des paiements directs, c’est autant de moyens qui seront redistribués au détriment d’autres producteurs et éleveurs. «Dans le climat tendu que nous connaissons actuellement, alors que nous devons déjà nous battre contre des coupes budgétaires, j’estime ce sacrifice disproportionné par rapport à l’enjeu».

On le comprend, l’initiative ne sera pas soutenue par le lobby agricole. Et chez les Verts, on est également sceptique. «Nous avions proposé de soutenir plus spécialement les vaches à cornes lors des discussions sur la politique agricole. A mon avis, une telle mesure aurait sa place dans une loi, mais pas dans la constitution», estime Maya Graf (Verts/BS). Même scepticisme chez Isabelle Chevalley, connue pour s’être battue pour interdire la détention de dauphins. «C’est vrai que les images d’écornage ne sont pas jolies à voir. Mais je suis très empruntée et je n’ai pas encore tranché», avoue-t-elle.

Peu de soutiens

Les initiants sont conscients qu’ils seront bien seuls à défendre leur idée. Certes, ils ont le soutien de quelques organisations, comme la Fondation des droits des animaux, ProSpecieRara ou la Fondation Franz Weber. Mais Bio Suisse, par exemple, a une position neutre pour l’instant, car son cahier des charges autorise l’écornage. «Et les organisations pour la protection des animaux estiment que nous n’allons pas assez loin. Elles voudraient carrément interdire l’écornage», explique Tamara Fretz, comportementaliste animalière et membre du comité d’initiative. «Mais les sondages auprès des consommateurs nous donnent raison. Ces derniers sont très sensibles au bien-être des animaux. Ils sont attachés à l’image traditionnelle de la vache avec ses cornes et ils ne comprennent pas cette pratique», poursuit-elle.

Pour cette détentrice d’une vache, «la corne est un os irrigué, innervé. Elle permet à la vache de communiquer avec les autres». Tamara Fretz estime que les agriculteurs n’ont pas d’excuses. «Les coups de pieds d’une vache sont bien plus fréquents et causent davantage d’accidents que les coups de cornes», rappelle-t-elle.  

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