Abandonnée, vandalisée, squattée, la villa E1027, radical parallélépipède blanc et lisse juché sur pilotis face à la mer, dépérissait sous les taillis au Cap-Martin, près de Monaco. Trop bien cachée en contrebas du sentier des douaniers, dans l'ombre de son illustre voisin, le cabanon de Le Corbusier... Pourtant, depuis un an, des échafaudages se mêlent à l'envahissante végétation autour de la maison en ruine d'une figure délaissée du modernisme, Eileen Gray. Est-ce parce que c'était une femme, qui plus est décoratrice à l'origine, dans un univers d'hommes? Cette aristocrate anglo-irlandaise née en 1878, en s'aventurant en architecture, a signé «l'œuvre d'art totale», aussi rigoureuse dedans que dehors. «Le plan intérieur ne doit pas être la conséquence accidentelle de la façade», prônait-elle. Celui d'E1027, merveilleusement agencé, a pour ambition d'«être utile au confort et aider à la joie de vivre». Loin de l'architecture désincarnée que ses lignes ascétiques pourraient suggérer, ce rectangle immaculé érigé en 1929 et divinement habitable est le laboratoire d'un style, non seulement plastique, mais aussi de vie.

Une fois par mois, Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques, réunit sur le chantier tous les acteurs de cette restauration tant attendue: le Conservatoire du littoral et la mairie de Roquebrune (nouveaux propriétaires d'E1027, demeure classée en 2000), mais aussi les représentants du Ministère de la culture, du Conseil général des Alpes-Maritimes et de l'Association pour la sauvegarde du site Eileen Gray-Le Corbusier. Le jour de notre visite, on discute des enduits des façades, qui ont fait l'objet d'analyses scientifiques. Pas question de se contenter de badigeonner les murs de blanc ou d'incorporer de la poudre de marbre «pour faire plus net». Ils seront traités avec un mélange de lait de chaux et de ciment, identique à la composition d'origine. Cette méthode provençale traditionnelle laisse transparaître les traces d'humidité. Avec les standards actuels, on ne supporte plus de voir ces auréoles disgracieuses. Mais Monsieur Gatier n'en a cure. «On n'est pas là pour reconstruire la maison mais pour rénover à l'identique. Notre approche est archéologique.» Il est pointilleux, au millimètre près. Aux artisans consternés, il demande de défaire une chape en ciment résine au pied des fenêtres coulissantes pour retrouver la trace exacte du rail d'origine.

Derrière le nom en forme d'immatriculation, E1027, il faut deviner les initiales codées et entrelacées (les chiffres correspondent aux lettres de l'alphabet) de ses concepteurs, Eileen Gray (7) et Jean (10) Badovici (2). Elle vivait à Paris où elle avait du succès comme décoratrice d'intérieur et créatrice de mobilier, spécialisée dans la technique de la laque. Mais les avant-gardes artistiques et la révolution moderniste, à laquelle elle adhéra dans les années 20, balayèrent le vernis Art déco de ses premiers travaux. Elle fut l'une des premières à réaliser, avec Marcel Breuer, Gerrit Rietveld et Charlotte Perriand, des meubles à structure tubulaire en acier, devenus des classiques du design. Dans le microcosme créatif de l'entre-deux-guerres, elle fit la connaissance de Jean Badovici, architecte (moins constructeur que théoricien) et éditeur. Ami, amant, mentor, il l'encouragea dans cette discipline au point de confier à cette débutante de 50ans l'édification de sa maison de vacances sur la Côte d'Azur. Il acheta en 1926 un terrain en «restanques» (terrasses) planté de citronniers. Pendant trois ans, Eileen, entièrement absorbée par ce défi, mena une existence solitaire et laborieuse entre le chantier et un appartement à Roquebrune. Les travaux furent pénibles, hormis ses baignades quotidiennes dans la mer translucide. Il fallait acheminer les matériaux à la brouette par le sentier, car la parcelle - sublime mais ingrate - était inaccessible en voiture (encore aujourd'hui). Livrée en 1929, la petite villa (deux chambres et un canapé convertible...), enchâssée dans un jardin agricole en cascade jusqu'à l'eau, fut couronnée par une publication dans L'Architecture vivante* (la revue de Badovici), sous le modeste titre «Maison en bord de mer».

Modèle d'architecture puriste (ou ce qu'il en reste), elle détonne à côté de ses grandiloquentes voisines mal camouflées dans les plantations exotiques. C'est le refuge d'un homme du monde, pensé sans ostentation pour son repos et ses loisirs. Mais son minimalisme n'a d'égal que sa sophistication... La sobriété des volumes cubiques tirés au cordeau repose sur une ossature de poteaux et de dalles en béton armé, novatrice à l'époque. «Eileen Gray, influencée par les courants avant-gardistes essentiellement venus du Nord, propose ici sa version méditerranéenne de la modernité», souligne Pierre-Antoine Gatier. D'ailleurs, la maison est presque double, prévue pour vivre dehors autant que dedans, avec des accès directs au jardin depuis les chambres, des fenêtres pratiquement escamotables, une cuisine d'été ou encore un salon extérieur. Elle épouse le relief en terrasses tout en se présentant légèrement de biais par rapport à l'axe des murets, afin de s'orienter aux quatre points cardinaux. Les ouvertures également ménagées dans les quatre directions assurent une saine ventilation, une des principales préoccupations de l'architecte. Ce souci l'a conduite à créer ses fameuses fenêtres-paravents, dont le dispositif a été breveté: les baies constituées de panneaux de verre pivotants et coulissants se replient comme un accordéon. Leur conceptrice les comparait à «un obturateur d'appareil photographique», permettant un réglage à volonté.

La première tranche de restauration, achevée cet été, permet d'admirer les qualités de construction de la maison, mais il ne reste à l'intérieur, désespérément vide et dégradé, que des morceaux d'étagères fracassées. Or E1027 n'est qu'une coquille vide sans ses aménagements et son mobilier, prototype d'un art de vivre à mi-chemin entre ce qu'Eileen Gray appelait «la formule camping» et le standing bourgeois. Exemple: il n'y avait qu'une seule table que l'on déplaçait entre la terrasse et la salle à manger. Si l'on voulait ajouter des couverts, il fallait lui greffer celles des chambres en guise de rallonges, dans le pur style système D. Mais, pour faciliter le service, il y avait un meuble à desserte... et une bonne. Et donc une chambre de bonne: pensée comme «la plus petite cellule habitable», encastrée au rez-de-chaussée dans le seul espace sans soleil, sa vue sur le jardin est bouchée par un poteau ainsi que par un vitrage imprimé. Dans cette maison révolutionnaire, les rapports sociaux ne sont guère bouleversés, même si l'architecte a pensé à faciliter les travaux ménagers avec des armoires suspendues qui permettent de lessiver aisément le dallage.

Obsédée par l'intimité, Eileen Gray a conçu la circulation de manière à séparer complètement les espaces privés des pièces de service et à assurer l'indépendance des habitants. «L'homme vraiment civilisé connaît la pudeur de certains gestes, a besoin de pouvoir s'isoler», écrit-elle dans l'article de L'Architecture vivante où elle détaille les moindres recoins de la maison. Et s'il veut bien camper pendant ses vacances, il ne renonce pas pour autant à son bien-être, à son confort et aux «raffinements de la vie intime moderne». E1027 déploie des trésors de délicatesse, à l'image du meuble à thé télescopique dont les bras dépliants tendent des disques à fruits et à gâteaux ou «la tasse qu'on va offrir». Les plateaux sont délicatement recouverts de liège pour éviter le choc et le bruit de la vaisselle fragile. Rien n'a échappé à la vigilance de l'architecte-décoratrice, qui pousse le perfectionnisme jusqu'à tendre des câbles pour dérouler la moustiquaire et à choisir pour les chambres des draps de lit colorés «de sorte que le désordre ne s'aperçoive pas». Eileen Gray a exprimé dans cette maison «adaptable» toute l'étendue de son talent de designer, résolvant l'équation domestique du confort et de la beauté, de l'intimité et de la convivialité. Elle a inventé un mobilier nomade et modulaire, où l'usage varie en fonction de l'emplacement ou de l'heure de la journée. Chaque élément, chaque accessoire «se fond dans l'ensemble architectural» et répond à cette loi édictée par Eileen Gray: «Donner à l'objet la forme qui convient le mieux au geste spontané.»

Ici, rien n'est superflu, et pourtant tout est synonyme de confort. C'est ainsi que le fauteuil du salon ne comporte qu'un seul accoudoir «pour laisser plus de liberté au corps». Ou que le miroir satellite de la chambre d'amis semble pourvu d'un appendice «qui permet de se raser la nuque». Nombre de créations réalisées pour E1027 sont d'ailleurs passées à la postérité, à l'image de la table basse du même nom, à piètement en tube d'acier et à plateau pivotant, maintes fois rééditée et plus souvent encore copiée. Touche poétique aussi bien que pratique, des formules à résonances surréalistes imprimées sur les murs (Entrez lentement, Ne riez pas) égayent les pièces, tandis que des inscriptions (à l'attention des invités?) indiquent la position des oreillers, des couverts, du garde-manger, des peignoirs (avec un système de séchage intégré). Ces indices se révèlent parfois très utiles, sinon comment identifier dans un filet tendu en travers du vestiaire une étagère à chapeaux? Remarquez qu'ainsi la poussière ne peut pas s'y accumuler! L'art du rangement atteint des sommets. Pour compenser sa taille modeste, la maison est truffée de placards intégrés, de tiroirs et de niches pour exploiter les moindres espaces perdus: au-dessus de la porte pour glisser la valise, sous les manteaux pour les chaises en surnombre. C'était bien avant Ikea...

E1027 a été «construite pour un homme aimant le travail, les sports» et «recevoir ses amis». Parmi eux, Le Corbusier et sa femme Yvonne. Le grand maître du fonctionnalisme s'y sent un peu chez lui, tellement qu'il ne peut s'empêcher de faire comme chez lui: il peindra huit grandes fresques cubistes entre 1937 et 1939, visibles comme le nez au milieu de la figure, sans demander la permission. Même son ami Fernand Léger lui reprocha d'y être «allé fort en couleurs, pour de l'intérieur». Heureusement, quand Le Corbu s'attaqua aux murs d'E1027, sa conceptrice avait déjà déserté les lieux pour construire sa propre maison, Tempe a pailla, non loin de là, à Castellar. Ces œuvres non sollicitées ont posé un cas de conscience aux Monuments historiques. Fallait-il les restaurer ou les effacer comme de vulgaires tags? Finalement, la signature du maître l'a emporté sur l'éthique et les fresques, dans lesquelles Eileen Gray ne voyait qu'un acte de vandalisme, seront sauvées.

En 1949, le créateur de la Cité radieuse planchait avec son équipe sur les plans de Bogota dans la maison que Badovici mettait régulièrement à sa disposition. Cette année-là, Thomas Rebutato, un plombier niçois, ouvrit une paillote sur le terrain voisin. «Le Corbusier a débarqué à l'Etoile de Mer à l'heure du déjeuner avec toute son équipe, en disant que si c'était bon, ils prendraient pension, sinon, ils partiraient sans payer», raconte Francis Ferrero, vice-président de l'Association pour la sauvegarde du site. Ce fut le début d'une longue amitié, scellée par la construction du cabanon en 1951 (16 m² de fonctionnalisme pur) et de l'appentis à dessin sur un terrain cédé par le restaurateur, en échange de quoi l'architecte conçut pour lui cinq «unités de camping» pour accommoder sa clientèle. C'est ainsi que ce modeste quartier retiré du monde devint laboratoire d'architecture, dans lequel la postérité a tendance à oublier le rôle d'Eileen Gray, d'autant plus que Le Corbusier y fit une terrible fin en se noyant le 27 août 1965 au pied de son paradis. L'après-guerre avait déjà relégué la décoratrice aux oubliettes jusqu'à la «redécouverte» de sa maison par un étudiant en architecture au début des années 1970, Jean-Paul Rayon. L'icône oubliée du modernisme avait 92 ans quand il la retrouva dans son appartement parisien. C'est une relation de Le Corbusier, Marie-Louise Schelbert, une Suissesse fortunée, qui racheta E1027 à la mort de Badovici en 1956. Elle la légua à son médecin qui s'en désintéressa complètement, dilapidant le mobilier, laissant à l'abandon villa et jardin, où les citronniers ne sont plus qu'un souvenir. Ironie du sort, il mourut assassiné... par son jardinier, en 1996.

Cet été, la demeure à la dérive a retrouvé son aspect extérieur: un paquebot immobile, à l'ancre au-dessus de la plage du Buse. Il suffirait de remettre la bouée au balcon et la bâche (version moderne de la treille) sur la terrasse aux allures de deck pour compléter la métaphore nautique. La restauration de l'intérieur et des jardins doit maintenant se poursuivre jusqu'en 2010. L'ensemble aura alors retrouvé tout son sens. «Il ne faut demander aux artistes que d'être de leur temps», estimait Eileen Gray. Mieux que cela, elle était en avance.

* Fac-similé réédité aux Editions Imbernon, Marseille, 2006. http://www.editionsimbernon.com