Au lac Travis, dans le centre du Texas, les douze rampes à bateau ont été fermées en août: elles étaient devenues inutilisables dans ce lieu de villégiature qui fournit aussi Austin en eau potable, et qui a perdu 55% de son volume suite à «la pire sécheresse depuis 50 ans».

Au Mexique, l’écrivain Francisco Moreno prédit dans «Mexico sediente» qu’en 2010, année du bicentenaire de l’indépendance et du centenaire de la révolution, le pays connaîtra une guerre civile due au manque d’eau. Simple fiction, bien sûr. En revanche, les projets visant à récupérer par tous les moyens l’eau de pluie qui tombe – pas assez – sur la capitale de 12 millions d’habitants sont une réalité.

La sécheresse a de multiples visages. Esthétique, comme ces nuages de poussière rouge qui se sont abattus à fin septembre sur Sydney. Dramatique, comme les incendies qui ont provoqué plus de 200 morts au sud-ouest de cette même Australie plus tôt dans l’année.

Elle a aussi des conséquences très différentes selon les continents qu’elle frappe. En Europe, on mesure la baisse des cours d’eau. En Argentine, on calcule la chute, importante, de la production de céréales et de viande bovine. En Afrique, c’est de vies humaines qu’il s’agit. Plus de 20 millions de personnes dépendent actuellement de l’aide alimentaire dans l’Est du continent, estime la FAO. Oxfam parle de 23 millions de personnes touchées.

L’an 2009 entrera-t-il dans les annales comme «le millésime de la sécheresse»? Compte tenu des nombreux phénomènes de ce type observés dans le monde ces derniers mois et dont seuls les principaux figurent sur la carte ci-contre, il est tentant d’y voir une sorte d’avertissement de Mère Nature avant le sommet de Copenhague de décembre, où les chefs d’Etat de plus de cent pays tenteront d’adopter une feuille de route pour lutter contre le réchauffement climatique.

Mais il faut aussi se méfier des impressions subjectives et des simplifications qui en résultent. Les médias ont vite tendance à qualifier de «sécheresse du siècle» des baisses de précipitations certes importantes, mais qui ne sont pas si exceptionnelles que cela si on observe la pluviométrie sur une longue période.

Dans le cas de l’Afrique, «ce sont les effets cumulatifs qui rendent la situation difficile, explique Ahmed Shukri, économiste senior à la FAO. La sécheresse de 2002 était plus sévère que celle de cette année. Mais l’impact sur le prix des denrées alimentaires est plus fort en 2009, car il se greffe sur la forte hausse observée depuis deux ans suite à l’explosion du prix du pétrole et des matières premières». Se nourrir au Kenya, en Somalie ou en Ouganda coûte près de deux fois plus cher qu’en 2006, et les familles pauvres qui consacrent les quatre cinquièmes de leur budget à l’alimentation sont les premières touchées.

De plus, les conflits et les déplacements de population qu’ils provoquent compliquent la situation. La sécheresse est rarement le seul facteur qui rompt l’équilibre alimentaire, mais elle exacerbe les tensions, en particulier au Kenya, au Soudan ou en Somalie. Ce dernier pays affronte «la pire crise humanitaire qu’elle ait jamais connue depuis dix-huit ans», avertit la FAO. Près d’un habitant sur deux – soit 3,8 millions de personnes – y reçoit une aide alimentaire d’urgence.

Il y a dix jours, Oxfam lançait également un cri d’alarme. «Les saisons pluvieuses se raccourcissent à cause de l’influence croissante du changement climatique. La fréquence des sécheresses augmente, passant d’une fois en dix ans, à tous les deux ou trois ans, commente Paul Smith Thomas, porte-parole de l’organisation pour l’Afrique de l’Est. Le nombre élevé de gens touchés – plus du double de ceux pris dans une crise semblable en 2006 – souligne la gravité de la situation et le besoin urgent de fonds pour empêcher que la crise ne s’aggrave.»

Or ces fonds n’arrivent pas. Sur le budget 2009 de 6,7 milliards de dollars établi par le Programme alimentaire mondial de l’ONU, qui assiste 102 millions de personnes dans 78 pays, seuls 3,7 milliards ont été versés ou promis à ce jour. «Il est déjà difficile de réunir l’argent en année normale. Je vous laisse imaginer ce que c’est quand les Etats sont sollicités par une crise financière», dit Emilia Casella, porte-parole du PAM à Genève.

Tandis que de nouvelles zones d’urgence apparaissent sur la carte – tels le Guatemala, où des centaines de milliers d’enfants souffrent de sous-nutrition sérieuse, le Yemen ou l’Ouganda, où 90% de la population de la province de Karamoja doit être assistée pour un coût de 66 millions de dollars sur six mois – il n’est pas question de se retirer des autres, où l’aide reste nécessaire. Résultat: «Nous devons réduire les rations alimentaires dans de nombreux endroits», dit Emilia Casella.

Si la sécheresse reste imprévisible, son impact ne relève pas de la fatalité. Une partie importante du travail de la FAO consiste à diffuser les cultures et les techniques d’irrigation économes en eau. Des projets d’infrastructure plus importants, comme un barrage éthiopien produisant aussi 300 mégawatts de puissance électrique, sont souvent controversés.

L’Inde a réussi à augmenter la productivité agricole de surfaces importantes par de telles techniques de prévention. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’actuelle sécheresse y a un impact pour l’instant limité: si les autorités sont critiquées pour n’avoir pas préparé de plan stratégique face aux faibles pluies, le pays n’en dispose pas moins d’un stock de 19 millions de tonnes de riz et de 33 millions de tonnes de blé, selon l’analyste Devinder Sharma cité par L’Express.

Une autre façon de renforcer la sécurité alimentaire est de rendre les populations moins dépendantes en leur fournissant des intrants et des crédits pour diversifier leurs activités, comme le fait la FAO en Ethiopie. «Ce travail prend du temps, ses résultats ne sont pas visibles immédiatement. C’est moins sexy que les opérations d’urgence, mais probablement plus efficace à long terme», dit Ahmed Shukri.

La bonne nouvelle, c’est que l’agriculture, longtemps négligée, redevient une priorité politique. Il faudra nourrir 2,3 milliards de personnes supplémentaires en 2050, en particulier dans l’Afrique subsaharienne où la population augmentera de plus de 100%. La production de nourriture devra croître de 70% entre 2005 et 2050. Traduit en besoin d’eau pour l’irrigation, cela représente 286 km3 – un cube dont l’arête fait à peu près la largeur de la Suisse.

Lutter contre la sécheresse n’est pas seulement une nécessité humanitaire, c’est un enjeu stratégique majeur.

«Ce sont les effets cumulatifs qui rendent la situation très difficile»

La bonne nouvelle, c’est que l’agriculture, longtemps négligée, redevient une priorité politique, en particulier en Afrique