Moyen-Orient

«La Turquie n’a pas vocation à faire partie de l’Europe»

L’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine plaide pour une position claire de l’UE face à la Turquie

Les négociations de rapprochement entre l’Union européenne (UE) et la Turquie ont repris à la faveur d’un grand marchandage. La question de l’élargissement de l’UE est ainsi revenue dans l’agenda diplomatique avec, en arrière-plan, la crise politique suscitée par l’afflux des migrants. Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, qui a dirigé le Quai d’Orsay pendant quatre ans sous le gouvernement de Lionel Jospin, l’UE n’a pas su faire preuve de la clarté nécessaire avec le gouvernement turc. Entre les engagements impossibles à honorer et les mensonges, l’Europe s’est embourbée dans une politique court-termiste qui mènera immanquablement à une crise ouverte avec Ankara.

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Les écueils se nichent notamment dans les concessions que Bruxelles a acceptées en échange du retour en Turquie d’une majorité des migrants entrés illégalement en Grèce, explique l’ancien ministre: «Le mensonge est dissymétrique. l’UE se trouve en position d’extrême faiblesse, cela se ressent dans les négociations où Bruxelles doit faire de lourdes concessions. Les promesses des dirigeants européens ne sont même pas cyniques mais juste dictées par la panique. De l’autre côté, Recep Tayyip Erdogan en profite abusivement, pour asseoir son pouvoir et poser des exigences humiliantes pour les Européens.»

Cet aveuglement des dirigeants européens tient de l'«i-realpolitik», un néologisme qu’utilise Hubert Védrine pour désigner l’absence de projet planifié, stratégique et ancré dans le réel: «L’i-realpolitik se révèle plus dangereuse que la realpolitik. Dans le cas présent, plutôt que de maintenir le flou sur un possible élargissement, Bruxelles avait tout à gagner en affirmant clairement son périmètre et en soulignant sans honte ses frontières orientales. Il aurait été possible à partir de là de négocier le retour des réfugiés vers la Turquie.»

De la même manière, l’abandon partiel du régime des visas pour les citoyens turcs pose plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions insiste Hubert Védrine: «Si cette mesure n’est pas ratifiée par le parlement européen, il y aura une nouvelle crise avec Ankara; mais si elle l’est, ce sera une bombe à retardement en Europe.» Pour affirmer sans détours, il vaut mieux parler d’une voix, ce dont l’Europe n’est pas capable. «On n’a pas osé dire à Recep Tayyip Erdogan que son pays était un partenaire important sinon fondamental mais n’avait pas vocation à faire partie de l’UE. Les frontières, à l’intérieur de l’Europe comme à l’extérieur, sont nécessaires. Elles sont d’autant plus bénéfiques que l’on sait précisément ce qu’elles séparent.»

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