Accoucheur d’auteurs, Marc Liebens s’en est allé

Théâtre Le metteur en scène belge est mort à 73 ans

Le souffle d’une absence. Marc Liebens, qui aurait eu 74 ans cette année, est mort à Genève des suites d’un cancer. Il y a moins de trois semaines, le metteur en scène belge montait au Théâtre du Grütli Est-ce le bruit d’un passage? d’après des textes de Marguerite Duras (LT du 28.03.2012). Le spectacle avait la beauté d’une cérémonie, une douceur et une solennité mêlées. Marc Liebens savait qu’il s’en allait, il avait à cœur de soigner la sortie, d’ouvrir le théâtre au mystère de l’infini.

Lecteur toujours éclairant

Marc Liebens a été un lecteur perspicace et aimant. C’est sa signature. Il a révélé au public francophone des auteurs majeurs, ­l’Allemand Heiner Müller notamment, dont il a été le premier à monter en français Hamlet-Machine en 1978. Il a été du parti des écrivains d’aujourd’hui, passionnément, les Belges Jean Louvet et Michèle Fabien dans les années 1970, tant d’autres, dont la Française Marie NDiaye au Théâtre Kléber-Méleau à Lausanne en 2002 ou le Suisse Mathieu Bertholet en 2005 au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Marc Liebens avait la classe des portiers de nuit: il ouvrait des portes.

Il a eu ce privilège: vivre deux vies. Dans la première, il commence par ouvrir un bar à Spa en Belgique. Il a la vingtaine, un œil de photographe – son premier métier – il endosse l’idéal d’une époque où on croit au pouvoir émancipateur de la culture, à Bruxelles comme à Lyon ou à Genève. Il se retrouve à la tête du Théâtre du Parvis, à Saint-Gilles, quartier populaire bruxellois. L’idée, c’est d’instruire la population, lui donner le goût de l’art et de la pensée. L’ambition est noble, sa réalisation ardue. L’expérience tourne court. Elle vaut comme préambule. Marc Liebens crée l’Ensemble théâtral mobile, entouré de deux dramaturges qui vont compter, Michèle Fabien – sa première épouse – et Jean-Marie Piemme. Il démonte les classiques – Arlequin, serviteur de deux maîtres de Goldoni par exemple – histoire de montrer comment ils traduisent l’idéologie de leur temps.

La deuxième vie de Marc Liebens est suisse. Il s’établit à Genève au début des années 2000. Il y a rencontré la comédienne Barbara Baker avec laquelle il vit. Il est associé de près aussi au nouveau Théâtre du Grütli – le Grü – dirigé depuis 2006 par Michèle Pralong et Maya Bösch. Il y monte plusieurs pièces, dont Matériau Médée, Rivage à l’abandon et Paysage avec Argonautes en 2009, sur des textes de Heiner Müller. Ce qui fait sa marque, c’est une attention soutenue à ce qu’on appellera le protocole de lecture. Marc Liebens ne conçoit pas des spectacles au sens commun du terme, mais des dispositifs. Il construit en somme les conditions d’une écoute.

La scène comme une page

Dans Est-ce le bruit d’un passage? , l’actrice Anaïs Pellin dit un texte fameux de Duras sur la mort d’une mouche – ce texte figure dans Ecrire (Edition Folio). Dans la vaste nuit du théâtre, elle décrit l’agonie de la mouche, l’érosion impitoyable de la vie. Pour Marc Liebens, la scène était l’équivalent de la page pour l’écrivain: l’espace privilégié d’une hypothèse, d’une fiction jamais close, mais suspendue à l’intelligence de son lecteur. Barbe maligne, visage anguleux: Marc Liebens avait un air de Diogène, ce philosophe grec qui trouve la lumière dans un tonneau. Il donnait envie d’être intelligent, avec lui.