C'était juste avant le pop art, son goût pour les images reprises de la publicité et des médias de masse. C'était bien avant le street art, ses pochoirs et ses tags. Ce n'était pas encore l'art dans la rue mais plutôt avec la rue, avec sa réalité, avec les couleurs qu'elle avait prises après-guerre, celles des affiches étalées sur les murs, et souvent en partie déchirées, arrachées par des anonymes. Vers 1950, à Paris, Jacques Villeglé et Raymond Hains commencent à ramasser des palissades garnies d'affiches lacérées pour les exposer telles quelles. Dix ans plus tard, en 1959, à la première Biennale de Paris, on les appelle les affichistes. Ils ont été rejoints par François Dufrêne, qui appartient aussi au mouvement lettriste.

De son côté, toujours à Paris, en 1954, l'Allemand Wolf Vostell décide de faire du «dé-coll/age» son système. Y entrent le décollage d'affiches, mais aussi l'appropriation de tout un matériau allant des numéros de l'hebdomadaire Match aux images de télévision. A Rome, Mimmo Rotella présente, lui, des affiches lacérées dès 1954. Sauf qu'il est plus actif dans le déchirage, isolant par exemple les visages des vedettes de cinéma pour la série Cinecittà. Plus tard, installé à Paris, puis à Milan, il multipliera les formes d'interventions sur les images.

Ce sont ces artistes, qui ont eu quelques difficultés à l'époque pour se faire reconnaître comme tels, que le Musée Tinguely expose cet automne. Tous ont plus ou moins fait partie du groupe des Nouveaux Réalistes, aux côtés d'Yves Klein, d'Arman ou de Tinguely, tel que l'a défini Pierre Restany en 1960. «Les Nouveaux Réalistes considèrent le Monde comme un Tableau, le Grand Œuvre fondamental dont ils s'approprient des fragments dotés d'universelle signifiance», écrit notamment le critique et commissaire d'exposition. Qui poursuit: «Le ready-made n'est plus le comble de la négativité ou de la polémique, mais l'élément de base d'un nouveau répertoire expressif.»

Les salles vont se transformer ainsi en rues d'autrefois, dans un jeu de double mémoire où l'on se souviendra tant de l'action des affichistes que du nouveau monde que vantaient alors ces placards colorés, fait de marques apéritives et de rêves de cinéma, de promesses électorales et d'évasion motorisée. Les autres formes artistiques explorées par les uns et les autres seront aussi présentes dans l'exposition, de la photographie à la poésie.

Les affiches étaient généralement décollées puis marouflées sur toile, devenant ainsi des tableaux. Parfois, les artistes s'emparaient directement de la palissade. Ou, pour Raymond Hains en particulier, de ces panneaux en tôle galvanisée qui servent de panneaux d'affichage, et dont il appréciait le gris métallisé. «Mes œuvres existaient avant moi, mais on ne les voyait pas parce qu'elles crevaient les yeux», expliquait-il.

Les artistes choisissaient en effet leurs affiches tant pour leur esthétique, leurs couleurs, le jeu des déchirures, l'apparition des différentes couches que pour les messages qu'elles transportaient. Ce n'est pas l'affiche en soi qui fait œuvre mais sa vie urbaine, mêlée à d'autres. Les affichistes sont avant tout des promeneurs, de merveilleux observateurs de la vie urbaine moderne, qu'ils regardent dans la continuité des peintres. Jacques Villeglé, qui a été le plus persistant parmi ces artistes, n'a ainsi jamais cessé de rechercher des affiches abîmées par le vent, la pluie, le soleil et les passants. Ainsi, son œuvre est une sorte d'histoire parallèle de la publicité urbaine, de ses typographies, de ses couleurs.