Des agences de recrutement accusées de leurrer les candidats

Plusieurs cabinets genevois s’unissent pour dénoncer les dérives du métier. Certaines sociétés publieraient de fausses annonces

«Le recrutement est devenu un monde de requins. Il n’est pas courant dans notre métier de fraterniser avec les concurrents, mais il est urgent de protéger notre profession.» Hanka Cerna Collé, directrice de Profil Emploi, une agence de recrutement pour les cadres à Genève, s’est alliée à trois autres cabinets de placement* pour créer une association: l’APRF. Son objectif? Défendre la qualité et la réputation de leur métier face aux «cow-boys» du recrutement, comme elle les surnomme.

«Des chasseurs de têtes piochent des CV sur les réseaux ­sociaux comme LinkedIn, Viadeo ou Xing, et les envoient aux entreprises, sans avoir pris la peine de rencontrer, ou même de prévenir le candidat!» dénonce la directrice de l’association qui rassemble bientôt une dizaine de cabinets. «Notre label certifie notamment que les membres procèdent à un entretien détaillé avant de présenter un candidat. Il s’agit de leur vie économique et de leur carrière!» s’emporte la spécialiste, dans le métier depuis plus de 25 ans.

Plusieurs responsables des ressources humaines, sondés par Le Temps, confirment les dérives dénoncées par la nouvelle association. Régulièrement, ils reçoivent des CV sans rapport d’entretien, sans prise de références, sans que les compétences, comme les langues, aient été testées. Et les agences ne se sont pas renseignées sur le poste, se plaignent-ils.

Qui sont ces cabinets accusés de brader la qualité? La directrice de Profil Emploi refuse de nommer les moutons noirs, mais ­estime que certaines agences d’outre-Manche sont les pires du genre.

La responsable des ressources humaines de la banque Reyl & Cie, Mayola Decosterd, abonde dans ce sens: «Cela me stupéfie! Des cabinets londoniens, sans licence en Suisse, font des copier-coller des annonces que nous publions et recrutent des candidats, sans les rencontrer et sans nous avoir appelés au préalable pour obtenir des détails sur le poste.»

Plus grave, certains ne respecteraient pas leur devoir de confidentialité. Un banquier l’a appris à ses dépens, alors qu’il avait postulé pour une fonction au Brésil par l’intermédiaire d’une agence anglaise présente à Genève. Quelques mois plus tard, il tente de se présenter à un autre employeur de la cité. Mais se fait rabrouer car la banque a déjà reçu son CV. Il apprend ainsi que le cabinet a distribué son dossier à d’autres entreprises, sans l’avertir.

«Dans un petit monde comme Genève, où les gens sont très bavards, ce genre de pratique est très risqué, car les candidats sont souvent encore en poste», regrette ­Caroline Miller, directrice de Head to Head. Et Hanka Cerna Collé d’ajouter: le patron du candidat peut figurer sur ces listes de distribution et recevoir son CV, «c’est consternant!».

Les chasseurs de têtes étrangers n’ont pas l’apanage de ces pratiques. Parmi les 381 agences (de placement et de location de services) enregistrées à Genève et les 373 dans le canton de Vaud, plusieurs souffrent d’une mauvaise réputation au sein du monde des ressources humaines.

La responsable d’une société d’outplacement (qui soutient les employés en transition de carrière) s’emporte contre l’agence internationale Michael Page: «Nous avons plusieurs exemples où leurs conseillers publient des annonces alors qu’ils n’ont pas les mandats. Ils font croire au candidat qu’ils ont un contact direct avec l’entreprise, alors qu’il n’en est rien. Au final, les dossiers ne sont pas arrivés aux mains des DRH, qui ne voulaient pas traiter avec Michael Page, et les candidats sont restés pantois.»

Lucas Diederen, chef de la communication pour Michael Page Suisse, se dit très étonné: «Cela ne devrait pas se passer dans notre entreprise. Nous avons des standards de qualité très élevés. Nous travaillons effectivement sur mandat (en exclusivité) ou au succès (en compétition avec d’autres agences), mais toujours à la demande du client.» Quant aux critiques sur la qualité du service, «si elles étaient fondées, nous ne fêterions pas nos dix ans en Suisse», réfute-t-il. «Nous rencontrons toujours nos candidats. Si nous ne pouvons le faire, c’est pour des raisons logistiques.»

D’autres cabinets de la place sont pointés du doigt. Une ex-employée d’une agence spécialisée dans les banques confirme que des annonces fictives sont ­publiées pour constituer un ­portefeuille de candidats: «Quand une agence arrive sur le marché, c’est rare qu’elle ait des mandats, alors elle crée des postes pour recevoir des CV.»

Elle raconte également la pression que subissent les conseillers: «Nous n’avions que vingt minutes par entretien. Il fallait être le plus rapide possible. Nous avions des objectifs quantitatifs. Si on envoyait moins de dix dossiers par semaine, on se faisait enguirlander.»

Les rémunérations sont adaptées à ces objectifs. Comme le témoigne une Française, qui a décroché un poste de chargée de recrutement à Genève pour 45 000 francs fixe par année (soit 3750 francs par mois alors que le salaire médian s’élève à 5823 en Suisse), et 30% variable, en fonction du nombre de candidats placés.

«Le turnover parmi les conseillers est très important. Et les clients le remarquent!» soupire une DRH. Le fondateur du site www.travailler-en-suisse.ch – qui conseille les immigrés – regrette pour sa part le manque de professionnalisme de certaines agences, suite aux nombreux témoignages qu’il a accumulés: «Les candidats sont accueillis par des conseillers mal formés, qui ne connaissent pas les niveaux de salaire, les CCT en vigueur, etc.», rapporte David Talerman.

Le directeur commercial du groupe PGN, dont plusieurs agences sont incriminées, réfute les critiques. «Nos conseillers ont jusqu’à 20 demi-journées de formation par année et nous avons un formateur interne qui les suit.» Où recrute-t-il ses employés? «Nous n’avons pas de ­profil type, il peut s’agir d’universitaires comme de commerciaux. Ils ne viennent pas forcément du monde des RH. Je suis attaché à la personnalité, aux qualités humaines.»

Pour choisir les agences adéquates, candidats et clients se doivent d’être vigilants. «Les grandes entreprises sont bien renseignées et ont des liens avec de bons cabinets. Le problème, ce sont les petites sociétés qui ne sont pas au courant et qui ne regardent que les prix», estime Caroline Miller.

Pour un poste sans responsabilités, le placement coûte en moyenne 15% du salaire annuel, aux dires de recruteurs. Mais pour un poste de cadre, un chasseur de têtes demande 25 à 30% du salaire annuel contractuel, précise la directrice de Head to Head.

La DRH d’une PME estime pour sa part que toute société est prête à mettre le prix pour un recrutement de qualité. «Sinon, on le fait soi-même. Je n’ai pas besoin d’un pourvoyeur de CV. Je préfère que l’agence me dise quand elle n’a pas trouvé le profil parfait. Dans le milieu des RH, on se connaît et on sait quel cabinet est recommandable.» Ce qui n’est pas le cas pour les chômeurs en quête d’un emploi.

* Les quatre agences qui ont fondé l’Association des professionnels du recrutement fixe de Suisse romande (APRF) sont Alec Allan, Careerplus, Selectus et Profil Emploi

«Des conseillers de Michael Page font croire qu’ils ont un contact direct avec l’entreprise, alors qu’il n’en est rien.» L’agence dément

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